Les jolis écrits de ma Maman

Le bonheur

En cette journée de triste anniversaire pour moi et toute ma famille, je vous fais partager un texte de ma maman, particulièrement émouvant… Il s’agissait d’écrire un texte court (une demi-page maximum), qui parle d’un instant de bonheur (passé, futur, rêve impossible… au choix !).

On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va…
Jacques Prévert

C’était un de ces après-midi de printemps où l’air est si léger, la lumière si douce, qu’on se sent comme enveloppé dans une bulle de sérénité.
J’étais assise dans un petit carré de verdure. L’herbe d’un vert vif était piquée des couleurs tendres d’une profusion de violettes et de primevères.
Tout près de moi, il jouait. Le soleil flirtait avec ses fins cheveux blonds bouclés. Sa main potelée promenait sans relâche une 2CV Majorette sur un circuit imaginaire. Absorbé par son jeu, il semblait m’ignorer.
Tout à coup, il lâcha la voiture, se précipita vers moi et se jeta contre moi.
« Maman d’amour, un câlin ! »
Ses bras ronds s’accrochèrent à mon cou, sa tête s’appuya contre ma poitrine. Je posai mes lèvres dans ses cheveux souples et respirai avec délice son odeur sucrée. Il était doux et chaud, confiant, pelotonné dans mes bras. J’étais inondée d’amour et de reconnaissance et j’aurais voulu que ce moment d’une extrême tendresse dure une éternité.
J’ai su alors que cet instant d’une émotion intense resterait à jamais gravé en moi.
Bien des années plus tard, quand la vie me malmène, cette image de bonheur se dessine dans mon cœur. Et je me dis que j’ai eu de la chance.

Les jolis écrits de ma Maman

Les années difficiles

Résumé : Après une chute, Rose, une vieille dame de quatre-vingts ans, a dû intégrer une résidence pour personnes âgées. Elle s’y ennuie beaucoup jusqu’au jour où sa petite-fille lui apporte quelques albums photos. Elle décide alors, à partir de quelques photos qui lui « parlent », de raconter ce dont elle se souvient sur sa famille et du même coup sur elle-même. Julie, son aide-soignante préférée, est aussi sa première lectrice et a déjà fait connaissance avec Marius et Paulette, le père et la mère de Rose. Après avoir fait revivre leur enfance, leur adolescence et leur rencontre, Rose aborde leur vie de couple.

— J’ai repensé à ce que vous m’avez raconté un jour sur le pot à souvenirs que votre fille vous avait offert…
Rose et Julie sont de nouveau dans le jardin de la résidence. Lorsque Julie travaille le matin, elles ont pris l’habitude de se retrouver pour passer un moment ensemble après le déjeuner. Quand le temps est maussade ou trop froid, Rose prépare un thé et des petits sablés et elles s’assoient près de la fenêtre dans la chambre de Rose. Julie feuillette les albums photos ou lit le petit cahier de souvenirs en posant mille questions. Quand il fait beau et doux comme aujourd’hui, elles marchent dans le parc en bavardant. Tout est sujet à conversation : lesfleurs, les autres résidents, le travail de Julie, ses loisirs mais la jeune fille est toujours avide d’anecdotes sur la jeunesse de Rose. Au bout d’un moment, avant de se séparer, elles font halte sur un banc comme si elles voulaient retarder le moment de se quitter.
— Ça vous intéresse ce pot à souvenirs ?
— Carrément ! Je m’verrais bien l’offrir à ma mère pour la Fête des Mères. Mais d’après c’que vous m’avez dit, ça doit être long à préparer et j’sais pas trop comment m’y prendre.
—Julie, on trouve tout sur Internet ! De nombreux sites expliquent comment décorer le pot en verre. Le plus long sera sans doute d’écrire les questions, de les séparer les unes des autres une fois imprimées et de plier les bandelettes pour les mettre dans le pot.
— Waouh ! Quel boulot ! J’admire votre fille !
— Ma fille est très douée pour ce genre de choses et elle réussit de très belles réalisations.
— C’est clair ! Dommage que vous ne puissiez pas me le montrer. Et les questions ? Combien vous m’avez dit qu’il y en avait dans votre pot ?
— Environ deux cent cinquante !
— C’est dingue ! Comment elle a fait pour inventer tout ça ?
— Internet, Julie ! Internet ! Vous savez bien qu’on trouve tout sur Internet ! Et vous ajoutez un peu d’imagination. Il y a bien des questions personnelles que vous aimeriez poser à votre maman ?
— Par exemple, quelles questions vous aviez ?
— Beaucoup de questions sur mes jeux, sur ce que j’aimais manger, sur la façon dont j’occupais mes soirées, sur mes vacances, sur mes amis, sur mes premières amours… Parfois c’est très amusant parce que les questions portent sur des activités ou des objets qui n’existaient pas quand j’étais petite ou du moins, auxquels je n’avais pas accès.
— Comme ?
— La musique que j’écoutais.
— Ah bon ? Vous n’écoutiez pas de musique ?
— Bien sûr que si mais nous n’avions pas de tourne-disque et donc pas de disques. Il y avait un poste de TSF à la maison.
Julie écarquille les yeux. Rose sourit.
— La TSF, vous ne savez pas ce que c’est, évidemment ! C’était la radio tout simplement. Mais pas un poste que je pouvais emmener dans ma chambre ! C’était un très gros poste en bois luisant, branché sur le circuit électrique. Il n’y avait pas de FM ! Quelques stations radio dont les plus écoutées étaient « Paris Inter » et « Radio Luxembourg ». Je n’avais même pas le droit d’y toucher. Mes parents choisissaient les programmes. J’entendais les chansons grâce à ce poste ; par chance, ma mère aimait chanter et elle écoutait volontiers les programmes de variétés. Je me souviens d’une émission du dimanche matin qui s’appelait « le disque des auditeurs ». Par l’intermédiaire de cette émission on pouvait dédier une chanson à quelqu’un pour un anniversaire, une fête ou tout simplement par amour ou amitié. Je crois que chaque dimanche on pouvait entendre « Les roses blanches » de la part de Pierre pour sa maman chérie ou de la part de Janine pour les soixante-dix ans de sa grand-mère… Cette chanson me tirait des larmes !
— Y avait des chanteurs que vous aimiez bien ?
— Bien sûr ! Mais dans les années 40/50 ils étaient beaucoup moins nombreux qu’aujourd’hui. Ils perçaient généralement grâce aux cabarets, aux concerts, aux maisons de disques juste débutantes, à la radio. Il n’y avait pas YouTube et les réseaux sociaux pour se faire connaître ! Une carrière de chanteur durait. Petite fille, j’aimais bien Luis Mariano, André Claveau, Lucienne Boyer… Des noms qui ne vous disent rien du tout Julie ! Dans ma chambre, je chantais à tue-tête « Rossignol, rossignol de mes amours … » ou « Domino, Domino, le printemps chante en moi Dominique. » !
— C’est trop bien de vous entendre chanter ! Un jour, vous m’en chanterez une en entier. Mais comment vous faisiez pour apprendre les paroles avec seulement la radio de temps en temps ?
— Dans les bureaux de tabac, on pouvait acheter les partitions des chansons. En principe, c’était des feuillets doubles de couleur sur la première page desquels il y avait la photo de la vedette. A l’intérieur on trouvait les paroles et la musique. Mon grand regret, c’est de ne pas avoir conservé quelques-unes de ces partitions. On pouvait aussi acheter des carnets de
chansons qui contenaient uniquement les paroles d’un grand nombre de chansons du moment. Ces carnets ont disparu aussi. Dommage !
— C’est vrai, on devrait pas jeter certaines choses. Mais comment imaginer ce qu’il faut conserver ? Moi, je jette beaucoup parce qu’il faut trop de place pour accumuler des trucs. Oups ! 16 heures ! Je resterais encore longtemps avec vous mais là, j’dois filer. J’ai des courses à faire pour ma mère. A mardi Madame Lefort, j’pense qu’on pourra de nouveau sortir ! On s’tient au courant. J’vous laisse rentrer toute seule ?
— Pas de problème Julie. Et merci pour la promenade !
Rose marche tranquillement vers la résidence. Elle a fait des progrès ces derniers temps, elle n’a presque plus besoin de sa canne ; elle espère pouvoir rentrer chez elle bientôt. Il faut qu’elle aborde le sujet sérieusement avec sa fille. En attendant, elle va poursuivre l’écriture de ses souvenirs. Ça l’aura bien occupée pendant son séjour ici ! Finalement, quel plaisir de fouiller dans sa mémoire, d’interroger les photos, d’interpréter, de combler les manques pour finalement analyser tout cela et avoir une chance d’exorciser un passé qui lui pèse depuis toujours. Ces jours-ci, à force d’avoir trituré divers événements et situations de son enfance, elle pense beaucoup à son père. Elle est de plus en plus persuadée d’avoir raté quelque chose, d’avoir été injuste ; il faut absolument qu’elle ose aller au-delà des apparences quoi qu’il lui en coûte. A-t-elle trop aimé sa mère ?

Sur son journal de guerre, Marius a bel et bien écrit « Paulette et Rosie…toute ma vie ». J’en ai été profondément émue. Pourtant, beaucoup plus loin dans son journal, je cherche la date du 13 juin 1940. Ce jour-là, j’avais un an. Mon premier anniversaire ! Je pense aux anniversaires de mes petits-enfants : réunion de famille, gâteau, bougies, guirlandes, cadeaux, chanson, bisous… 13 juin 1940, Marius était sur le front des Alpes. Il écrivait : « l’exode continue, tout aussi lamentable. Au départ des humains succède l’évacuation des animaux…Quelques cinq mille bêtes à cornes, descendues du Queyras défilent pour être embarquées à Mont Dauphin. Infortunés animaux : l’abattoir de Briançon vous attend… ». Pas un mot de regret de ne pas être auprès de son enfant ce jour-là. Avec l’indulgence qui convient à la situation de guerre, on peut dire qu’il avait d’autres chats à fouetter. Toujours avec l’indulgence de rigueur lorsqu’on lit un journal de guerre des années après qu’il ait été rédigé, on peut imaginer qu’il n’écrivait pas noir sur blanc toutes ses pensées intimes. Cependant, quelques jours plus tôt, le 28 mai, il n’avait pas oublié d’écrire « Anniversaire. Quatre ans de mariage ». Je sais, vous allez penser que j’attache de l’importance à quelque chose qui n’en a pas et que je me comporte comme une petite fille possessive et jalouse ! Ce n’est pas exclu. J’y réfléchis et j’essaie de faire la part des choses. Sans doute les pères de ces années-là étaient différents des pères d’aujourd’hui. Ils gardaient une certaine distance avec leurs enfants ; ils se devaient d’affirmer leur statut de chef de famille et ne pas se montrer excessivement sentimentaux. Tiens ! C’est le moment de vous raconter les circonstances particulières de ma naissance, difficiles à imaginer pour les jeunes parents d’aujourd’hui.

Ce jour-là, lundi 12 Juin, était jour d’examen du Certificat d’Etudes au chef-lieu de canton voisin. C’était un grand jour pour tous ; pour les élèves, pour leurs parents et bien sûr pour les instituteurs qui étaient jugés sur le taux de réussite de leurs élèves. Mon père avait été convoqué pour faire partie du jury de correction de l’examen dans le canton voisin. Il aimait ces journées de Certificat, mon père ! Il pouvait comparer le niveau de ses élèves à celui de ceux dont il corrigeait les copies, il côtoyait l’Inspecteur, le Maire, il rencontrait les collègues…Mais par-dessus tout, il aimait la fin de la journée, après l’annonce des résultats, lorsque les instituteurs et les édiles municipaux se retrouvaient pour arroser dignement le bon travail effectué. Malheureusement, mon père ne savait pas s’arrêter quand il était « en goguette » ! Et les arrosages se prolongeaient parfois très tard dans la soirée. Ma mère était à l’appartement de l’école ; elle était en congé de maternité ; sa grossesse était à terme. Elle avait passé une journée tranquille avec la « Petite Mémé », la grand-mère de mon père qui vivait alors avec eux. L’accouchement était prévu à la maternité, à une trentaine de kilomètres du village. C’est vers la fin de la journée qu’elle ressentit les premières contractions. La Petite Mémé commença à s’inquiéter : « Et Marius qui n’est pas là…Mais que fait-il donc au lieu de rentrer ? Il sait bien que c’est le moment… » Au fur et à mesure que le temps passait, l’angoisse et la colère montaient chez la Petite Mémé qui voyait bien que les choses se précisaient. Elle arpentait la cuisine, sortait sur le pas de la porte, scrutait la nuit. Tout à coup, un bruit de moteur. Enfin, IL arrivait au volant de sa Citroën Rosalie. Dès son entrée dans l’appartement, il fut accueilli par les reproches véhéments de sa grand-mère. « Ce n’est pas possible ! Rentrer saoul à des heures pareilles ! Et Paulette qui va accoucher ! Il faut l’emmener à l’hôpital ! Et dans quel état tu es ! C’est une honte ! » Mon père, hautain et indifférent, comme un homme qui a trop bu sait l’être, traversa la pièce sans mot dire, persuadé, dans sa cervelle embrumée par les vapeurs d’alcool, que sa grand-mère voulait le culpabiliser mais que tout allait bien. Il s’étendit sur le lit sans plus se préoccuper de Paulette et s’endormit comme une masse, sans états d’âme.
Le lendemain matin, mardi 13 Juin, la sonnerie du réveil le tira de son sommeil de plomb. Immédiatement, il remarqua, très surpris, que sa femme n’était pas allongée près de lui. Il se dirigea vers la cuisine où se trouvait déjà la Petite Mémé, digne et sévère, l’œil réprobateur. En pleine nuit, elle avait dû aller chercher Lulu, le voisin, qui avait emmené ma mère à la maternité ! « Quelle humiliation de devoir demander de l’aide dans des moments pareils ! Les commérages vont aller bon train dans le village ! » La Petite Mémé ne pardonnait pas l’irresponsabilité de son petit-fils. Marius, à la fois honteux, penaud et inquiet, reprit la Rosalie et se précipita à l’hôpital. Quand il entra dans la chambre, il vit tout de suite le berceau tout près du lit où sa femme se reposait.

Quelle jeune femme de 2021 accepterait que le futur père de son enfant manifeste aussi peu d’attention pour elle et aussi peu d’intérêt pour la naissance de leur bébé ? Je crois que c’est à partir de ce moment-là que Paulette a ressenti de la rancœur et peut-être même un commencement de désamour. Vous vous souvenez, votre grand-mère était une jeune fille sentimentale, toujours en quête d’amour, réel ou rêvé. Elle était imprégnée des récits des romans à l’eau de rose qu’elle adorait, notamment les romans de Delly, très populaires à cette époque. Par leur intermédiaire, elle vivait des aventures amoureuses et tumultueuses dans des lieux souvent exotiques. Marius, réservé, peu enclin à manifester ses sentiments, pas câlin pour un sou, froid même, ne correspondait pas à ce qu’elle attendait d’un mari épris. Puis Marius a été mobilisé. Il est parti avec la tristesse au cœur : « Paulette et Rosie…toute ma vie ». Est-ce que c’était bien cela ou était-ce plutôt qu’il abhorrait la guerre, qu’elle le coupait de la vie qu’il aimait : son travail, ses copains, sa liberté ? Paulette et Marius sont restés séparés presque une année. Le journal de guerre se termine à la date du 14 juillet 1940 : « La quille…Ma fête ». Pendant ces dix mois de mobilisation, Marius est venu quelquefois en permission.
La photo ci-dessous a été prise au cours de l’une d’elles. Elle est datée du 17 avril 1940. Le chasseur alpin et le bébé sont des étrangers l’un pour l’autre ; on dirait bien que la petite fille se demande qui est cet homme, cigarette au bec, qui la tient dans ses bras.

Je crois que pendant cette période d’éloignement obligé, Paulette n’a pas souffert de sa vie de femme seule avec son enfant. A-t-elle été contente lorsque Marius a été démobilisé ? Je ne peux pas le dire. Les années qui ont suivi ont été dures. La classe de Paulette a été fermée par manque d’effectif. Il a fallu trouver un autre poste : ils sont partis tous les deux pour l’école de B. à trois kilomètres. En cette période de guerre, ils ne voulaient pas s’éloigner des quelques amis qu’ils avaient, ni des paysans bienveillants qui leur fournissaient du ravitaillement. Mon frère, votre oncle que vous n’avez pas connu, est né en octobre 1941, une période très sombre où il était de plus en plus compliqué d’obtenir le strict nécessaire à la vie courante. Puis il y a eu la Résistance dans laquelle Marius s’est engagé. Il a de nouveau quitté le foyer pendant plusieurs mois pour combattre au Maquis d’A. dans l’Ain. Paulette est restée seule avec ses deux enfants, perpétuellement inquiète pour leur sécurité à tous les trois. Ces années furent
des années noires : restrictions, angoisse permanente des dénonciations et des arrestations, séparations, peur du lendemain. L’Armistice de mai 1945 qui suivait la Libération d’août 1944, aurait dû être un soleil éclatant, la promesse d’un bonheur possible. Elle a coïncidé avec un
drame atroce qui a plongé notre famille dans le malheur et qui est à l’origine de mes doutes, du mal-être de mon enfance et du ressentiment que j’éprouve à l’égard de mon père.

Rose repose son stylo. Il lui devient de plus en plus difficile d’écrire parce qu’elle s’approche du moment où elle devra être très sincère avec elle-même et admettre qu’elle aussi a fait des erreurs et n’a pas tout compris.
Mais comme c’était compliqué pour une petite fille de vivre des événements aussi douloureux et d’en subir les conséquences ! Comment un enfant peut-il pardonner ce qu’il croit être de l’injustice et du manque d’amour ?
Comment va-t-elle pouvoir expliquer tout cela à ses enfants ? C’est assez pour ce soir. Elle reprendra son récit dans quelques jours quand elle aura mûri davantage sa réflexion.

Les jolis écrits de ma Maman

La rencontre

Résumé : Après une chute, Rose, une vieille dame de quatre-vingts ans, a dû intégrer une résidence pour personnes âgées. Elle s’y ennuie beaucoup jusqu’au jour où sa petite-fille lui apporte quelques albums photos. Elle décide alors, à partir de quelques photos qui lui « parlent », de raconter ce dont elle se souvient sur sa famille et du même coup sur elle-même. Julie, son aide-soignante préférée, est aussi sa première lectrice et a déjà fait connaissance avec Marius et Paulette, le père et la mère de Rose, dans les textes précédents.

— C’est grand soleil ! Vous êtes prête ?
Bien sûr que Rose est prête ! Et depuis longtemps. Julie était passée en coup de vent ce matin dans sa chambre.
— Il va faire beau Madame Lefort. J’viens vous chercher c’t après-midi vers 3 heures. On ira s’asseoir dans le jardin. D’accord ?
— Mais, votre travail ?
— J’suis du matin. Je finis à 15 heures. Allez, je file. A t’à l’heure !
L’idée de sortir, ne serait-ce que dans le parc, a illuminé la matinée de Rose. Elle pourrait se promener seule dans le jardin mais elle aime la compagnie, la présence de Julie est chaleureuse. Toujours gaie, vivante, et en plus à l’écoute ! Non seulement elle écoute avec plaisir mais elle réclame. Ça fait du bien d’avoir une oreille attentive, elle a toujours tellement peur de radoter. Parfois, elle a envie de raconter mais elle se retient de crainte d’ennuyer ou de paraître ancrée dans le passé comme tant de vieilles personnes. En fait, elle l’est. Comment oublier toutes ces années vécues, le poids des souvenirs bons et mauvais.
Elle a passé beaucoup de temps à se préparer parce que sa coquetterie détesterait qu’on la trouve mal coiffée ou mal habillée. Elle a mis son survêtement rose qui fait un peu minette mais qui lui va bien au teint, des baskets blanches avec une bordure dorée et elle prendra sa doudoune noire parce qu’il fait encore un peu frais en cette fin d’hiver. Elle s’est légèrement maquillé les yeux puisqu’on ne voit plus qu’eux avec le masque, sans oublier un soupçon d’anticernes pour ne pas avoir l’air fatiguée. Elle s’est trouvée acceptable en vérifiant son allure dans le grand miroir de son armoire.
— Vous êtes classe !
Julie est sincère. Depuis que Rose est à la résidence, la jeune femme est conquise par ce désir et cette volonté affichés par la vieille dame afin de rester belle et digne. Elle voit tant de personnes âgées qui se laissent aller, corps avachis, pantoufles déformées, vêtements informes, teint gris, cheveux en désordre. Si elle pouvait choisir une grand-mère elle n’hésiterait pas : elle choisirait Rose.
— Et vous, Julie, vous êtes adorable de m’emmener en promenade.
Les voilà parties, bras dessus, bras dessous, comme deux amies, pense Rose, comme une petite-fille avec sa grand-mère, pense Julie. C’est encore l’hiver mais il est trompeur. L’air est doux et léger. Le soleil est déjà chaud. Les premières fleurs annoncent le renouveau du printemps : primevères et violettes se partagent la pelouse alors que le jaune vif des forsythias réchauffe la haie qui borde le jardin. Les oiseaux eux-mêmes se laissent prendre et gazouillent avec entrain. Elles s’installent sur un banc au soleil et Rose ajuste ses lunettes de soleil sur son nez. Julie éclate de rire :
— Là, comme ça, vous pourriez aller braquer une banque !
— C’est vrai, on ne reconnaît plus personne. Remarquez, c’est pas mal pour cacher les rides !
— Bien vu ! Si ce n’étaient vos cheveux blancs, habillée comme vous êtes, on vous prendrait pour une jeunette ! Justement, quand vous étiez jeune, comment vous vous habilliez ?
— Comme les jeunes filles de tous temps, j’aimais être coquette mais nous n’avions pas beaucoup de tenues. Une tenue de tous les jours et une tenue du dimanche. L’hiver je portais une jupe de lainage et les pulls tricotés par ma mère. L’été, j’avais des robes plus légères. Les tenues suivaient les saisons et je me souviens parfaitement des dimanches de Pâques où les femmes arboraient traditionnellement leur tenue d’été neuve. C’était à la sortie de la messe que s’affichaient les belles robes. Les dames et les demoiselles s’attardaient sur le parvis de l’église, papotaient longuement, afin de bien se montrer. Chez nous, nous n’allions pas à la messe mais nous habitions à l’école sur la place de l’église et ma mère regardait le défilé de mode par la fenêtre. Elle ne se privait pas de faire des réflexions : « Franchement, l’Hélène elle devrait pas mettre du rose ; c’est pas une couleur pour les rousses ! » ou bien « Regarde la Jeanne ! Sa robe la grossit ; c’est pas joli ». S’il pleuvait pour Pâques, ce qui arrivait parfois bien sûr, c’était une grande déception et j’ai vu des villageoises grelotter en robe d’été sous leur parapluie, chahutées par des bourrasques de vent glacial !
Et Julie rit de bon cœur.
— Vous aviez que des robes, pas des jeans des fois ?
Cette fois, c’est Rose qui rit.
— Figurez-vous Julie, que le pantalon n’a vraiment été porté par les femmes dans la rue et sans qu’elles subissent un regard suspicieux qu’au début des années 60. Quand j’étais petite, en hiver, j’ai quand-même porté un pantalon golf.
Julie est un peu éberluée…
— C’est quoi ?
— Un pantalon bouffant aux chevilles comme celui porté par les joueurs de golf dans ces années-là. Ou celui de Tintin si ça vous parle mieux. Je vous montrerai une photo de moi si vous voulez. A l’école, le pantalon était interdit. Dans la pension où j’ai été interne pendant cinq ans, immuablement de Toussaint à Pâques on devait mettre des chaussettes de laine ! Le pantalon était exclusivement masculin et le fait de porter le pantalon était une injure à la bienséance. J’ai porté mon premier jean en 1959. Ça avait presque un petit côté anticonformiste et rebelle. Imaginez-vous que je n’osais pas me présenter devant mon père avec ce jean parce qu’il y avait une braguette, ce qui était jugé terriblement indécent ! Les rares pantalons que nous portions étaient fermés sur le côté comme les jupes.
— Mais c’est dingue ! Et quand on pense que maintenant il y a des endroits où les filles n’osent plus sortir en jupe sans se faire traiter de salopes.
— Oui, j’ai lu ça. C’est triste.
Rose n’ose pas dire que la société d’aujourd’hui l’inquiète. De l’intolérance, de la violence… Est-ce que mai 68 et les années 70 n’auraient servi à rien et qu’on retomberait dans un obscurantisme de nouveau fatal aux femmes ? Elle est vieille, elle ne sait pas trop comment Julie prendrait ses réflexions. Elle ne sait pas non plus ce que cette jeune femme pense des mouvements féministes, de la place de la femme dans la société. Et puis, avec cette pandémie qui n’en finit pas, Julie a d’autres préoccupations.
— Votre tenue du dimanche comme vous dites, vous la mettiez pour aller où ?
— Pour aller à la messe… mais moi qui n’y allais pas, je la mettais juste parce que c’était dimanche et que ce jour-là on soignait son apparence. Les hommes étaient rasés de frais, on avait fait une toilette plus complète. Vous savez, on n’avait pas de salle de bains. Ma mère faisait chauffer de l’eau qu’elle versait dans une grande bassine dans laquelle elle me baignait une fois par semaine ! Les autres jours, on se lavait en « petits morceaux » devant l’évier de la cuisine … et souvent à l’eau froide.
— C’est pas drôle ça.
— C’était notre vie. On ne savait pas que ça pouvait être autrement ailleurs. Et j’étais une petite fille heureuse jusqu’à l’âge de six ans.
— Et après ?
— Après c’est autre chose. On va rentrer, il commence à faire froid et peut-être serait-il temps
de repartir chez vous.
Julie est un peu déçue. Elle aurait bien aimé connaître la suite de l’histoire. Comme elle regrette de ne pas avoir de grands-parents avec lesquels elle aurait pu avoir une relation affectueuse et complice ! Elle commence à s’attacher à Madame Lefort. Ce n’est pas très professionnel, mais tant pis !
Rose, de son côté, est ravie du bon moment passé avec Julie. Ça lui plaît bien d’évoquer des anecdotes mais elle doit être discrète ; Julie n’est pas sa petite fille. Il y a des événements qu’elle ne lui racontera pas : trop personnels, trop douloureux. Dorénavant, elle va faire attention et en rester aux petites histoires sans importance.
Par contre, maintenant, elle reprend son cahier de souvenirs et là, pour sa famille, elle peut raconter.

Vous vous souvenez que nous avions laissé ma mère Paulette à la rentrée scolaire d’octobre Pour son premier poste elle venait donc d’être nommée institutrice dans un petit village de Nord Isère. Un drôle de nom, qu’elle n’avait jamais entendu jusqu’alors : L…. Elle avait eu 21 ans deux semaines auparavant, 21 ans, la majorité, ce qui ne signifiait pas grand-chose de toute façon. En 1935, une femme passait de l’autorité de son père à celle de son mari dès qu’elle se mariait. Par exemple, il lui fallait l’autorisation de son époux pour pouvoir travailler et même si elle percevait un salaire, elle ne pouvait pas ouvrir un compte en banque ! Paulette venait de passer un mois de rêve en Algérie avec ses cousins colons. Elle sortait de trois années d’Ecole Normale pendant lesquelles elle avait eu beaucoup d’amies, elle était sortie, elle avait dansé, elle n’était jamais seule. Dans sa famille, elle avait une relation très complice avec Anna, sa mère, elle voyait souvent ses grands-parents, elle était entourée, choyée même. Et brutalement, la voilà projetée seule dans une campagne reculée loin de la petite ville où elle avait vécu jusque-là. Vous imaginez son désarroi. Vous, lorsque vous êtes séparés de la famille et de vos amis vous avez toutes sortes de possibilités pour rester en contact : votre téléphone portable, évidemment, mais aussi de nombreuses applications comme WhatsApp, Skype, Zoom. Vous bavardez en direct, vous vous voyez sur l’écran même si plusieurs milliers de kilomètres vous séparent. Paulette était à soixante kilomètres de ses parents mais leur rendre visite était une expédition. Il fallait parcourir trois kilomètres jusqu’à M… par ses propres moyens, donc souvent à pieds ou sur la charrette bienvenue d’un paysan qui allait faire une course au chef-lieu de canton. Ensuite un car brinquebalant vous emmenait à La Tour du Pin, s’arrêtant dans tous les petits villages le long du trajet. Là, enfin, le train, un omnibus, conduisait vers Grenoble. Il ne fallait pas oublier de consulter attentivement les horaires ! Le car ne circulait pas toute la journée en continu comme le tram ! Alors, vous pensez bien que Paulette n’allait pas souvent chez ses parents, d’autant plus qu’en 1935 l’école était ouverte le samedi toute la journée. Pas de week-ends comme aujourd’hui ! Que pouvait faire une jeune fille seule, dans un petit village perdu, les jeudis, les dimanches et même le soir quand elle avait fini de préparer les cahiers des élèves et les leçons du lendemain ? Aujourd’hui, vous avez l’ordinateur qui invite le monde entier dans votre maison, vous regardez des vidéos ou des séries, vous écoutez de la musique… Mais elle ? Elle s’ennuyait, tout simplement et elle était triste et malheureuse. Heureusement, elle avait la lecture. Elle dévorait des histoires romantiques où des jeunes filles pauvres ou laides mais dotées de merveilleuses qualités de cœur trouvaient enfin le bonheur auprès d’un homme viril et protecteur. Daphné du Maurier, Mary Webb figuraient sur ses étagères. Moi-même, beaucoup plus tard, j’ai lu avec plaisir « La Renarde », « L’Auberge de la Jamaïque », « Rébecca », entre autres !
Que vous dire de L… ? L’école, un café-épicerie, quelques maisons de pisé grises autour de l’église. Des hameaux de deux ou trois fermes dispersés dans une plaine marécageuse. Le fleuve est tout proche et indiscipliné. Il sort de son lit régulièrement et provoque des inondations parfois dramatiques dont certaines sont inscrites dans les mémoires. Dès l’automne un épais brouillard enveloppe la campagne, dense, pénétrant, triste, et stagne des jours et des semaines.
Quand Paulette arrive au village, deux instituteurs sont déjà en poste : Anne et Marius. Anne de deux ans l’aînée de Paulette, sans doute vaincue par la solitude, a épousé un gars du village, le Grand Jo, un géant, rustre, coureur de jupons, dont Paulette se méfie après qu’il eut tenté de l’embrasser de force dans le couloir de l’école. Anne a déjà un petit garçon de quelques mois. Elle peut difficilement devenir une vraie amie disponible pour Paulette.
Marius, lui, est au village depuis deux ans. Il aime jouer aux boules, aller à la pêche en barque sur le fleuve, sortir « faire des bringues », comme il disait. Grâce à sa moto, il peut s’évader. Il s’est fait des copains, il est accepté dans plusieurs fermes où il trouve souvent une place à la table familiale. On dirait aujourd’hui qu’il est intégré. Mais il n’a pas encore trouvé une jeune fille avec laquelle entamer une relation sérieuse. Il se contente de profiter des occasions, et elles sont nombreuses : un instituteur, c’est un beau parti ! C’est alors qu’arrive cette nouvelle institutrice, jeune, jolie et bien seulette. Un couple d’instituteurs dans un village, quoi de mieux ? Une vie confortable, bien réglée, le respect acquis d’emblée. Marius a-t-il pensé à tout cela ou est-il simplement tombé amoureux ? Je ne l’ai jamais su. Et qu’en est-il de Paulette ?
Elle tombait facilement amoureuse : André, Carmen, Gaby. Elle était rêveuse, romantique. Certainement, elle redoutait la solitude, elle avait besoin d’être aimée et aussi d’aimer. Marius était joli garçon, il avait une moto pour aller se promener, il devait être un compagnon agréable et surtout, il n’était pas paysan comme le Grand Jo. Un instituteur, c’était quand même bien pour elle, non ? Toujours est-il que les choses sont allées très vite puisque quelques mois plus tard, en mai 1936, Marius et Paulette se marièrent.
Curieusement, il n’y a aucune photo de ce mariage. Quelles sont les personnes qui y ont assisté ? Pourquoi n’ai-je jamais posé de questions à ce sujet ? Tant d’années plus tard, je me demande pourquoi il y a une sorte de mystère autour de ce mariage et les suppositions sont nombreuses : est-ce que l’une des familles n’était pas d’accord, ce qui semble bien improbable ? Est-ce qu’il fallait mettre fin à des ragots dans le village ? Est-ce qu’un enfant « était en route », improbable aussi puisque je n’ai pas de frère ou sœur aînés ? Improbable, mais possible… Toutes ces questions resteront définitivement sans réponses.

Ce qui est certain, c’est qu’en quelques mois Paulette avait changé physiquement. Voici une photo prise en été 1936 sur le Rhône où Marius devait être allé pêcher. On reconnaît sa chevelure épaisse, bouclée, indisciplinée mais la jeune femme a maigri, son visage a perdu sa rondeur et son sourire a disparu. Elle semble presque triste.

D’après ce qu’elle m’a confié parfois, ma mère n’a pas été malheureuse pendant ses premières années de mariage. Leur vie était simple mais facile. Ils avaient une position respectable dans le petit village où ils résidaient toujours. Marius avait vendu sa moto et ils avaient pu acquérir une voiture, une Citroën Rosalie que j’ai connue, car ils la possédaient toujours après la guerre. Quand on parlait d’elle, on ne disait pas « la voiture » mais « Rosalie ». Elle a passé les six années de guerre sur cales dans le garage ! En 1937, les jeunes mariés sont allés à Paris visiter l’exposition universelle. Paulette n’était jamais allée à Paris et c’est un séjour dont elle m’a souvent parlé. L’exposition, grandiose, lui avait laissé un souvenir très vif qu’elle évoquait souvent.

Mais sur le plan international, les nouvelles ne sont pas au beau fixe. Les discours d’Hitler se font de plus en plus menaçants. L’Anschluss est proclamé en mars 1938 et en septembre les accords de Munich sont ressentis comme une trahison par les députés communistes. Début 1939, l’appétit d’Hitler s’intensifie. Les (mauvais) accords de Munich sont bafoués. La Roumanie, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Pologne sont menacées. La guerre semble inévitable. A partir du mois d’août 1939, Marius tient un journal de bord. « 24 Août : deux heures du matin. Des pas lourds résonnent dans les escaliers de la Mairie. Je descends sur la place. On vient d’afficher la mobilisation des hommes dont les fascicules portent les numéros 3 et 4. On s’attend à d’autres rappels ». Effectivement, Marius sera incorporé le 28 Août 1939. Sur la photo ci-dessous, on le voit assis au premier rang à gauche dans le wagon qui l’emmène vers Briançon. Il porte la « tarte » des Chasseurs Alpins. On reconnaît ses petites lunettes rondes, à la mode à l’époque. Il laisse derrière lui Paulette et une petite fille née deux mois auparavant. Et plus loin dans son journal je lis ses regrets de quitter la vie civile, son métier qu’il aime et « Paulette et Rosie…toute ma vie ».

« Paulette et Rosie… toute ma vie ». Encore une fois, Rose a les larmes aux yeux. Elle regarde la photo de ce père qu’elle a toujours trouvé froid et indifférent. Et là, sur cette photo, au moment où il part pour la guerre, il pense à elle, sa petite fille. Il l’aime et il est triste. Qu’est-ce qu’elle n’a pas su lire en lui ? Pourquoi est-elle passée à côté de cet homme ? Qu’est-ce qui a changé en lui au cours des années ? Pourquoi ne lui a-t-il jamais manifesté sa tendresse ?

Elle referme le cahier. C’est assez pour aujourd’hui. Tiens, si elle appelait sa fille ? Ça lui fera du bien de l’entendre et elle pourra lui dire qu’elle l’aime et qu’elle est heureuse de la voir bientôt. Le dit-on assez ?

Les jolis écrits de ma Maman

L’enfance ne s’oublie pas

Résumé : Après une chute, Rose, une vieille dame de quatre-vingts ans, a dû intégrer une résidence pour personnes âgées. Elle s’y ennuie beaucoup jusqu’au jour où sa petite-fille lui apporte quelques albums photos. Elle décide alors, à partir de quelques photos qui lui « parlent », de raconter ce dont elle se souvient sur sa famille et du même coup sur elle-même. Julie, son aide-soignante préférée, est aussi sa première lectrice et a déjà fait connaissance avec Marius et Paulette, le père et la mère de Rose, dans les textes précédents.


— Waouh ! J’aime bien cette histoire !
Julie s’est installée à la petite table dans la chambre de Rose et elle lit les derniers écrits de la Vieille dame. Elle a tenu sa Promesse : après sa journée de travail, elle est venue passer un moment avec elle. Elle ne devrait pas mais elle s’est attachée à Rose ; elle la trouve touchante, encore jeune dans sa tête, intéressante avec tout ce qu’elle lui raconte. Elle aimerait qu’elle soit sa grand-mère. Parce qu’elle n’en a pas, hélas ! Sa maman, pupille de l’Assistance publique a été ballottée de famille d’accueil en famille d’accueil, avec tout le manque d’attention et d’affection que cela signifie et, à dix-huit ans, alors qu’elle avait cru trouver enfin l’amour elle n’avait trouvé que la trahison, abandonnée avec un bébé à venir. Courageusement, elle a élevé seule ce bébé, la petite Julie ; elle lui a donné tout l’amour qu’une mère peut donner ; Julie n’a rien à lui reprocher, elle a été une petite fille heureuse mais elle trouve son univers familial bien étroit sans père, sans grands-parents, sans frères et sœurs ni cousins. Il lui manquait les bêtises de petite fille et les merveilleux souvenirs d’enfance à engranger.
— C’est tout vrai c’que vous écrivez ou c’est inventé ?
— C’est vrai Julie.
— Sérieux ? Mais comment vous pouvez savoir tout ça ?
— Je vous l’ai dit : j’ai retrouvé des carnets intimes de ma mère ; elle m’a aussi raconté un certain nombre de choses. Pas encore assez à mon goût parce qu’il y a des trous et des mystères dans mon récit. Dans ces cas-là, j’invente un peu, j’imagine.
— Vous savez quoi ? Je vis auprès de personnes âgées mais quand j’les regarde j’arrive pas à imaginer qu’ils ont eu une jeunesse, qu’ils ont eu des histoires, des amours. J’les trouve fragiles comme des enfants, j’ai envie de les aider, les protéger mais c’est plus fort que moi : j’les vois vieux, un point c’est tout.
Rose sourit, pas gênée du tout par la franchise de Julie qui affiche cette insouciance de la jeunesse persuadée que la vieillesse ne passera pas par eux ou alors dans si longtemps que ce n’est pas la peine d’y songer. Elle regarde avec tendresse la jeune fille penchée sur le cahier de souvenirs. De longs cheveux bruns et brillants qu’elle attache en chignon quand elle travaille mais qu’elle a relâchés sur ses épaules en cette fin de journée. Des yeux noisette un peu trop maquillés. On ne voit qu’eux, le reste de son visage est dissimulé par le masque que personne ne quitte jamais dans la résidence. Rose réalise que finalement, elle n’a jamais vraiment vu les traits de Julie. A-t-elle un joli sourire ? Des dents bien rangées ? Un nez droit ou en trompette ? La reconnaîtrait-elle sans masque en d’autres circonstances ? Pas sûr… Quelle drôle d’époque !
— Pour moi aussi, Julie, c’est difficile d’imaginer la jeunesse de tous ces gens que je côtoie ici. Parfois, il suffit de demander. Tenez, vous voyez Monsieur Gilbert ? Toujours enfoncé dans un fauteuil, le regard dans le vague, désœuvré, absent. Je me suis assise près de lui un jour et j’ai entamé la conversation. Et bien figurez-vous que dans son autre vie il était marin-pêcheur ! Il m’a parlé de ses saisons de pêche quand il partait pour plusieurs semaines vers Terre Neuve, l’excitation que c’était de se retrouver en équipe sur le chalutier, la tristesse de laisser femme et enfants à terre, le bonheur de rentrer au port sain et sauf, de retrouver la famille, de débarquer la cargaison de morue qui allait les faire vivre jusqu’à la pêche suivante. Il parlait comme un moulin. Il m’a émue ; la mer, les grands espaces, la liberté lui manquent terriblement malgré les duretés du métier. En fait, Julie, il se sent déjà mort et c’est cruel vous ne trouvez pas ?
— Ben oui, Madame Lefort. Mais vous, vous vous sentez pas morte ! Vous faites des choses, vous vous intéressez à la vie autour de vous ! Et même si vous vous plongez dans le passé, c’est pas pour vous plaindre. Là, vous avez beaucoup raconté sur Paulette. Mais vous ? Qu’est-ce que vous faisiez quand vous étiez petite ? Vous allez écrire sur vous ?
— Non. J’ai déjà écrit beaucoup de souvenirs à partir d’un cadeau que m’avait fait ma fille il y a quelques années. Il s’agissait d’un pot rempli d’environ deux cents questions sur mon enfance et mon adolescence. Un joli carnet décoré accompagnait le pot. Chaque fois que je sortais une question du pot j’y répondais sur le petit carnet. Je suis tellement bavarde que j’ai dû demander un second carnet ! Il y a foule de souvenirs là-dedans !
— C’est cool ! P’t-êt’ que j’pourrais le faire pour ma mère ? Ça s’rait génial ! En attendant, du coup, je sais rien de votre enfance. Vous pourriez m’en dire un peu ?
Rose lui sourit, semble chercher une réponse quelque part dans sa mémoire et reprit :
— Quand j’étais enfant, je vivais dans un petit village. Et c’était la guerre. Mais nous, les enfants de mon âge, nous n’avions connu que ça, alors nous ne nous rendions pas vraiment compte des privations de liberté, des restrictions, des dangers. Nous savions que c’était la guerre, bien sûr, et que les « Boches » étaient les ennemis, que tout irait mieux quand ils ne seraient plus chez nous mais je ne me souviens pas en avoir réellement souffert. Surtout qu’il n’y avait pas d’occupants au village. Par contre, un de nos jeux préférés, ce n’était pas les cow-boys et les Indiens mais les Résistants et les Allemands ! Personne ne voulait tenir les rôles des Allemands ! On y collait les plus jeunes et les plus faibles. De toute façon c’était toujours les Résistants qui gagnaient !
— J’aurais pas voulu vivre ça. Ça doit marquer quand même.
— Oui et non… Ce ne sont pas que des mauvais souvenirs. Des choses très simples étaient de vrais plaisirs comme lorsque le boulanger, un ami de mon père, nous glissait quelques tranches de pain blanc.
— Du pain blanc ? Celui qu’on achète parfois pas cuit ?
— Ça vous surprend ? Non, le pain blanc c’était le bon pain, celui fabriqué avec de la vraie farine de blé. Parce que pendant la guerre, tout le blé cultivé en France était réquisitionné par les Allemands. Les boulangers devaient faire du pain avec des céréales moins nobles comme l’orge, le maïs, des pois, tout ce qui pouvait se broyer pour faire de l’ersatz de farine. Ce pain qu’on appelait le pain noir était souvent aigre, très compact pour ne pas dire dur. Alors, vous imaginez le délice que représentait le pain blanc ! Notre boulanger débrouillard réussissait à acheter du blé au marché noir auprès des paysans qui s’arrangeaient à soustraire quelques sacs de blé aux réquisitions. Cela lui permettait de cuire quelques bons pains de temps en temps et d’en faire profiter famille et amis.
Mais vous avez vu l’heure Julie ? C’est bientôt le repas !
— J’vois pas passer l’temps avec vous ! Je file ! Mais j’vais revenir dès qu’je peux. Vous avez encore des trucs à me raconter ! Merci Madame Lefort. Bon appétit et bonne soirée !
— Bonsoir Julie. A bientôt.
Décidément, elle aime bien Julie. Et elle est si curieuse ! Un vrai plaisir de passer un moment avec elle. Rose a encore quelques minutes avant le repas. Elle a le temps de relire ce qu’elle a écrit cet après-midi. Elle a momentanément laissé Paulette de côté. Il faut bien qu’elle reparle de Marius, son père, mais c’est plus compliqué ; elle sait si peu de choses ! Enfin… il faut bien !

Je vous ai raconté assez longuement la jeunesse de votre grand-mère Paulette. Aujourd’hui, je dois revenir sur celle de Pépé, Marius, mon père. J’approche du moment de leur rencontre. Malheureusement, je sais bien peu de choses sur Pépé si ce n’est que son enfance a été bien plus difficile que celle de Paulette.
Spontanément, il ne se livrait pas et il était tellement distant avec moi (et les autres, d’ailleurs) que je n’ai jamais osé le questionner. Le peu que je sais, je le tiens de Louise, sa mère, qui ne savait pas grand-chose elle non plus. Vous ai-je déjà dit que Pépé a entretenu de la rancœur contre sa mère tout au long de sa vie ? Cette rancœur était si ancrée que j’avais été très choquée par son comportement lorsque nous avions fêté en famille les quatre-vingts ans de Louise. A cette époque, Marius s’était entiché de photographie et surtout de films. Il avait acquis une caméra super 8 et il filmait à tout va : les sorties, mes enfants, le jardin, les parties de pêche. Au cours de cette fête d’anniversaire, il avait obstinément refusé de filmer quoi que ce soit, même la joie de sa mère au moment de la distribution des cadeaux. Il avait boudé toute la journée comme un enfant mal élevé, manifestant clairement qu’il n’était là que contraint et forcé. En fait, il était pétri de colère, une colère qui ne l’a jamais quitté, une colère qui s’était nourrie du sentiment d’abandon qu’il avait ressenti en quittant la maison familiale et des humiliations qu’il avait subies dans le pensionnat où il avait dû rester dix années.
Il y a un siècle, on n’écoutait pas les enfants même s’ils avaient des choses graves à dire. D’ailleurs, il ne serait pas venu à l’idée de Marius d’évoquer les attouchements dont il était victime. A qui aurait-il pu en parler ? A sa mère ? Au directeur de l’école ? Le pensionnat religieux était au-dessus de tout soupçon et n’importe quelle plainte aurait été balayée et se serait même retournée contre lui. Il le savait bien.
Ce sont de terribles silences qui ont sévi longtemps puisque j’ai connu moi-même un événement qui m’a marquée pour la vie, bien qu’unique et relativement furtif. J’avais treize ans. Ma mère m’avait emmenée chez le coiffeur. Quelle joie ! C’était rare ; la plupart du temps ma mère me lavait les cheveux et coupait elle-même les mèches trop longues. Je n’ai jamais oublié ce salon de coiffure, le coiffeur affable qui, tout en bavardant gaiement avec ma mère et m’aidant à endosser la blouse blanche, avait tâté mes jeunes seins naissants, par-dessous la blouse. J’étais sidérée, pétrifiée, remplie de honte et d’impuissance. Je ne pouvais pas envisager de crier, d’alerter ma mère. M’aurait-elle crue ? Pouvais-je faire un scandale dans ce salon ? Est-ce que j’exagérais ? Je me suis tue et cet instant de silence, de résignation face à un acte inacceptable est resté imprimé dans mes souvenirs. Pendant des années je n’en ai parlé à personne. Quant à ma mère, elle ne l’a jamais su. Je ne peux que me réjouir de voir la parole se délier de nos jours et je pense que j’aurais été rassurée s’il y avait eu un équivalent de « #metoo » lorsque j’ai subi ces caresses révoltantes.

Je ne possède que deux ou trois photos de Marius enfant. Vous vous souvenez du petit garçon au cerceau, l’air un peu perdu et intimidé ? Voici le même petit garçon le jour de sa Première Communion, en 1924. Il a douze ans. Son port de tête est hardi. Il regarde l’appareil photo comme s’il le défiait. Est-il simplement heureux d’être, pour une fois, au centre de l’intérêt ou a-t-il un petit sourire légèrement insolent ? Il pose, bien sûr, comme le photographe le lui a certainement demandé.
Outre le brassard du premier communiant, il porte une croix sur la poitrine et on aperçoit une chaîne qui laisse penser qu’il avait une montre bien rangée dans le gousset de sa veste. Pendant longtemps, la montre a été le cadeau réservé aux premiers communiants et cette première montre était précieuse ; on la gardait des années ! Il a toujours le même visage rond, très régulier, qu’il a gardé jusqu’à la fin de sa vie, et les yeux légèrement bridés qui pouvaient faire croire à une ascendance asiatique.

Entre cette photo-ci et sa première photo d’instituteur, plus bas, je n’ai plus aucune photo de lui.

Comment est-il passé de l’internat religieux à l’Ecole Normale d’Instituteurs ? Encore une zone de mystère. Sans doute a-t-il passé le concours ? De 1930 à 1933 il a fréquenté l’ancienne EN de garçons de Grenoble, située à l’emplacement de l’actuelle ESPE (Ecole Supérieure du Professorat et de l’Education), presque en face de la Maison de la Culture. Quand il évoquait l’Ecole Normale il avait coutume de l’appeler « le moulin de Salicon » car, paraît-il, elle était à l’emplacement d’un ancien moulin de ce nom. Dans les années 1930, et encore dans les années 1950 lorsque j’étais moi-même à l’Ecole Normale de jeunes filles, l’EN de garçons était aux confins de la ville. Au-delà, c’était la campagne avec des jardins du temps de mon père, les bidonvilles à mon époque.
Pendant sa période de normalien, Marius s’est politisé. Il a adhéré à la SFIO et milité activement contre la montée du fascisme. Toute sa vie il est resté fidèle aux idées de gauche, combattant dans la Résistance, farouchement opposé à la guerre d’Algérie, âpre défenseur de la laïcité. Parallèlement, il s’est engagé syndicalement, devenant un membre actif du SNI (Syndicat national des instituteurs), ancêtre de la FEN et la FSU actuelles. Je crois qu’il avait trouvé dans l’action militante une façon d’exorciser sa colère mais aussi une reconnaissance et sans aucun doute, enfin, des amis. Mais même au sein des instances politiques et syndicales, il a toujours conservé son caractère frondeur et indépendant, avec un penchant libertaire bien marqué. Très souvent je l’ai entendu pester : « Une bombe là-dedans ! » quand il était en désaccord avec des décisions prises au gouvernement. Ce n’était bien sûr que des mots ! Rassurez-vous, votre grand-père n’a jamais manipulé une seule bombe !

Pendant la scolarité à l’Ecole Normale, les élèves-maîtres étaient boursiers et percevaient chaque mois une petite somme d’argent qui ne leur était pas remise mais qui s’accumulait pour constituer un pécule qu’ils récupéraient à l’issue de leur formation lorsqu’ils obtenaient un poste. Ce pécule était destiné à faciliter leur installation. Lorsque Marius a reçu son pécule, il se moquait bien de son installation et il s’est acheté une moto qu’il convoitait depuis longtemps ! Le voici sur sa moto dans le petit village où il venait d’être nommé.

Ma mère m’a souvent raconté que la « petite mémé », la grand-mère de Marius, avait été scandalisée du choix de son petit-fils qu’elle adorait et elle était désespérée de savoir qu’il vivait dans un appartement de fonction meublé de caisses en bois !

Vous le savez déjà, ce petit village où Marius a obtenu son premier poste d’instituteur en 1933 est le même petit village que celui où Paulette a été nommée institutrice en octobre 1935.

Rose n’est pas contente de ce qu’elle a écrit aujourd’hui. Elle se rend compte que ses enfants n’apprendront pas grand-chose sur leur aïeul. Plus que des regrets, elle éprouve des remords. Pourquoi ne s’est-elle pas davantage intéressée à ce père ? Elle craint de s’être inconsciemment comportée vis-à-vis de son père comme lui-même l’avait fait vis-à-vis de sa mère. Elle a fermé son cœur parce qu’elle avait gardé au fond d’elle les rancunes de son enfance. Il n’y a plus rien à faire quand il est trop tard et c’est éprouvant de réaliser qu’elle est passée à côté de ce père sans chercher à le connaître mieux. Avec le recul, elle sait qu’il a été important dans sa vie et qu’elle lui doit beaucoup malgré les difficultés qui ont jalonné leur relation. Elle ne veut surtout pas que ses enfants aient une mauvaise image de leur grand-père, ce qui serait trop injuste. Elle réfléchit… Dans quelques jours, elle essaiera de raconter ce qu’elle a vécu avec ce père, ce qu’elle n’a pas compris quand elle était enfant et pourquoi elle lui en a voulu pendant tant d’années. Curieusement, ça la soulage de savoir qu’elle va enfin expliquer

Les jolis écrits de ma Maman

Des vacances pas comme les autres

Résumé : Après une chute, Rose, une vieille dame de quatre-vingts ans, a dû intégrer une résidence pour personnes âgées. Elle s’y ennuie beaucoup jusqu’au jour où sa petite-fille lui apporte quelques albums photos. Elle décide alors, à partir de quelques photos qui lui « parlent », de raconter ce dont elle se souvient sur sa famille et du même coup sur elle-même.
Julie, son aide-soignante préférée, est aussi sa première lectrice et a déjà fait connaissance avec Marius et Paulette, le père et la mère de Rose, dans les textes précédents.


Ce matin, Rose n’a plus le moral. Des bruits courent dans la résidence : la Covid fait de nouveau des victimes. « Vous savez, Paul, le Monsieur toujours élégant et très courtois du second, il paraît qu’il a été transporté à l’hôpital la nuit dernière ». De sévères précautions sont prises : plus de sorties, une seule visite par semaine. Rose était si contente la semaine dernière de son escapade avec sa fille ! Combien de temps devra-t-elle attendre avant de pouvoir aller se promener en ville ? Et son retour à la maison ? Il paraît bien compromis dans l’immédiat. On parle du vaccin, seul espoir de s’en sortir et de se sentir enfin protégé ; mais les vaccins ont du retard et pour l’instant, il n‘y a que les pensionnaires de l’EHPAD qui ont pu être vaccinés. A la résidence, elle doit patienter. « Ne vous inquiétez pas ! Vous serez vaccinée d’ici la fin du mois Madame Lefort ». Mais elle patiente mal ; la patience n’est pas une de ses qualités principales ; elle aime que les choses aillent vite et bien, et surtout elle n’aime pas être passive et soumise. Comble de malchance, Julie a dû être affectée à un autre service ; voilà plusieurs jours qu’elle ne l’a pas vue et elle lui manque terriblement. Pour couronner le tout, il a neigé dans la nuit. La neige… Ça devrait être magique, comme lorsqu’elle était petite fille. Elle y repense.

Lorsqu’elle ouvrait les volets de sa chambre, c’était l’émerveillement : devant elle s’offrait un nouveau paysage. Un blanc immaculé recouvrait les champs, encapuchonnait les arbres, tapissait les toits, camouflait la laideur des cours et des hangars, et tout ce blanc enveloppait la scène comme un écrin protecteur dans un silence inhabituel. Après l’enchantement, c’était l’excitation. La neige voulait dire que les enfants du village allaient se retrouver dans le « pré de la commune », juste sous la place de l’église, le seul champ dont la pente suffisante permettait des parties de luge dignes de ce nom. La luge ne faisait pas partie de la panoplie ordinaire des jeux dans leur petit village. Seuls deux garçons en possédaient une. Il s’agissait de luges en bois artisanales, sans doute fabriquées par des pères ou grands-pères, talentueux bricoleurs. C’étaient des luges stables sur lesquelles trois enfants pouvaient facilement s’installer ce qui imprimait une vitesse grisante à la glisse. La question principale était de savoir comment gagner sa place sur l’une des luges ! Un des moyens les plus sûrs était de promettre de remonter la luge après chaque descente : elle était lourde à tirer et c’était vite épuisant. On pouvait aussi marchander avec bonbons ou barres de chocolat encore rares à cette époque. Les filles n’étaient pas prioritaires mais Rose avait un avantage : elle était la fille de l’instituteur, du « maître », ce qui lui procurait quelques passe-droits ! Quel bonheur simple et enivrant de dévaler la pente à toute vitesse, en riant bien fort pour évacuer la poussée d’adrénaline, et de terminer parfois éjecté et roulé dans un nuage de poudre blanche et froide. En attendant leur tour de monter sur la luge les enfants s’amusaient à faire des « portraits » en se jetant bras écartés à la renverse sur la moquette blanche. Des souvenirs qui font sourire Rose. Elle revoit des visages dont certains ont disparu depuis bien longtemps et elle mesure le temps passé. Depuis quand ne s’est-elle pas installée sur une luge ?

Ce matin, la neige est triste. Plutôt qu’un tapis, elle voit un linceul. Le ciel bas et uniformément gris s’accroche aux arbres et aux toits. Où sont passés l’enthousiasme et les joies de ses jeunes années ? Elle n’a envie de rien et ne se sent pas le courage de s’installer à sa table pour ouvrir un album. Soudain, le téléphone. C’est sa fille.

— Allo Maman ! Ça va ? Quand j’ai vu la neige ce matin, je me suis tout de suite inquiétée pour toi. Tu n’es pas sortie au moins ? C’est pas le moment de te casser la figure avec ta hanche à peine remise.
Sa fille se fait du souci pour elle. C’est un peu agaçant parfois mais c’est surtout réconfortant de sentir qu’on prend soin d’elle.
— Bien sûr que non. Je n’ai pas bougé. D’ailleurs, cette neige, ça me démoralise. Si encore il y avait un petit rayon de soleil… Mais c’est d’une tristesse infinie aujourd’hui, avec cette Covid qui redémarre en plus.
— Oui, je sais. Prends patience, tu seras bientôt vaccinée. C’est l’affaire de quelques jours maintenant. Au fait, je voulais te dire que j’ai repensé au texte que tu m’as fait lire la dernière fois que je suis venue te voir. J’ai adoré l’histoire de grand-mère ; je n’aurais jamais imaginé qu’elle ait vécu cela et qu’elle l’ait écrit dans ses petits carnets. C’est précieux ce que tu fais maman. J’espère bien que tu vas continuer, au moins pour moi et les enfants.
Comme ce compliment réchauffe le cœur de Rose ! Bien sûr qu’elle va continuer, et pas plus tard que ce matin. Ça lui changera les idées.
A peine raccroché, elle se précipite sur les petits carnets et les albums, elle ouvre le cahier de souvenirs, tout s’efface autour d’elle et elle commence à écrire.

Ces années que Paulette a passées à l’Ecole Normale d’Institutrices, l’EN, comme elle disait quand elle en parlait plus tard, apparaissent légères et joyeuses à la lecture des carnets. Les jeunes filles semblaient très libres, elles avaient des loisirs, des sorties. Je ne crois pas que celles qui ne faisaient pas d’études, ce qui était courant dans les années 30, avaient une vie aussi facile. Cependant, à plusieurs reprises, je lis que ma mère avait hâte d’en avoir terminé. « Vite, vite partir. Rester trois mois loin de cette boîte qui me pèse et que je ne peux plus supporter » écrivait-elle le 11 juillet 1934, à la veille des grandes vacances. Sans doute une réaction emportée d’ado car des années plus tard, elle parlera toujours de l’EN avec beaucoup de nostalgie. Elle ignorait alors la violence du choc que serait sa nomination. Mais avant la nomination, il y eut les vacances d’été 1935, des vacances qui furent une récompense pour couronner ses trois années d’école avant qu’elle intègre la profession qu’elle allait exercer pendant trente-huit ans.

Et c’est au cours de ces vacances exceptionnelles que Gaby réapparaît.

En 1935, les voyages outre-mer n’étaient pas monnaie courante dans les milieux modestes dont ma mère faisait partie ; son père était ouvrier chaudronnier et sa mère restait à la maison comme c’était le cas pour une grande majorité de femmes. Cependant, ils lui offrirent un voyage en Algérie où elle fut hébergée dans la famille de Gaby, dans la région de Relizane. Nul doute que ce voyage et ce séjour d’un mois sont restés très vifs dans le souvenir de Paulette et maintes fois elle y a fait allusion. Evidemment, elle m’a parlé de la traversée sur le Sidi Brahim, un paquebot mythique qui a assuré la liaison entre Marseille et Oran de 1911 à 1951, traversée de quarante-huit heures qui avait des allures de croisière bien que le Sidi Brahim fût un paquebot mixte et non un bateau de croisière. Elle n’avait pas encore vingt et un ans lorsqu’elle effectua seule cette traversée, ce qui était audacieux pour l’époque ; elle en était très fière. Elle fut donc accueillie chez ses cousins, propriétaires terriens. Leur propriété dans la plaine de la Mina était prospère, bien irriguée par le barrage-réservoir de Bakkhada qui favorisait la culture de céréales à grande échelle. Ils employaient de nombreux ouvriers agricoles et ma mère a évoqué parfois la façon dont ces travailleurs étaient traités, notamment les coups de bâton qui pleuvaient volontiers lorsque le contremaître estimait que le travail n’allait pas assez vite. Mais pour être sincère, ma mère n’en fut pas particulièrement choquée à ce moment-là. Pour elle, c’est ainsi que les choses devaient être : les colons possédaient les terres, les Algériens travaillaient et vivaient misérablement ; l’Algérie était exploitée comme une colonie l’était dans les années 30, elle n’y voyait rien d’anormal. Pour tout dire, elle était émerveillée par ces vacances hors du commun pendant lesquelles le cousin Gaby a fait le maximum pour lui faire plaisir. Elle a visité Bou Saada, la « ville du bonheur », aux portes du désert ; elle a fait une excursion à dos de chameau dans les dunes ; elle a admiré des paysages fabuleux comme elle n’en avait vu que dans les livres. Et surtout, elle a beaucoup profité de la plage ce qui était nouveau pour elle qui n’était jamais allée au bord de la mer. Gaby l’emmenait régulièrement à la plage de Claire Fontaine, une des plus belles plages de la wilaya d’Oran. Déjà dans les années 30, c’était la plage à la mode fréquentée par les Européens de la ville.
Voici une photo de Paulette et Gaby prise le 11 août 1935 sur cette célèbre plage.


Ils sont beaux. Si on fait abstraction des maillots de bain, les personnages paraissent très modernes. Ma mère est ravissante avec ses cheveux « dérangés-coiffés » beaucoup plus à la mode d’aujourd’hui qu’à la mode des années 30, son regard clair, son léger sourire, naturelle dans sa pose. Gaby, très brun, les traits réguliers, donne une impression de confiance virile, avec un air d’acteur de cinéma américain, un peu Rock Hudson, un peu Cary Grant… En tous cas, il avait du charme et sans aucun doute ma mère n’y a pas été insensible. Mais quelle a été exactement leur relation pendant ces vacances ? Je ne peux que le supposer : je n’ai ni lettres, ni confidences précises. Cependant, je me rappelle une conversation comme en ont souvent les enfants avec leur mère.
— Dis maman, pourquoi tu m’as appelée Rose ?
— C’était une promesse ma chérie.
— Ah bon, une promesse ? A qui ? Pourquoi ?
— Quand j’étais en vacances en Algérie, Gaby et moi nous étions promis d’appeler notre premier enfant Rose. Alors, je t’ai appelée Rose. Et si Gaby a une petite fille lui aussi, elle doit s’appeler Rose, comme toi. Ça te déplaît ?
— Euh non ; pas vraiment. Je la connais pas alors ça n’a pas d’importance.
J’étais une petite fille ; j’avais mon papa et ma maman. Je n’ai pas imaginé un seul instant que cette « promesse » pouvait être un jeu d’amoureux qui font des projets et s’amusent à choisir le prénom de leur premier enfant. Ce n’est que des années plus tard, devenue adulte que j’ai repensé à cette anecdote sans doute lourde de sous-entendus. Avaient-ils simplement flirté, plaisanté ou ma mère a-t-elle cru à une relation très sérieuse ? Je n’ai jamais rencontré Gaby ; je ne sais pas ce que sa famille et lui sont devenus en 1962 après que les « pieds noirs » ont dû quitter le sol algérien. S’ils sont rentrés en France, où se sont-ils installés ? Existe-t-il quelque part une vieille dame comme moi qui s’appelle Rose parce que son papa a tenu une promesse faite en 1935 en Algérie à une jolie jeune fille amoureuse ?

A la fin du mois d’août, les vacances inoubliables de Paulette se sont terminées. Avait-elle les yeux pleins de larmes lorsqu’elle est montée à bord du Sidi Brahim et qu’elle a vu s’éloigner le quai du port d’Oran, laissant derrière elle une histoire d’amour inachevée ?

Fin août, la nomination pour son premier poste d’institutrice lui était transmise. Le 1er octobre, elle allait entamer sa longue carrière dans un tout petit village de Nord Isère dont elle n’avait jamais entendu le nom jusque-là. Quand on sait ce que sera ensuite la vie de votre aïeule, on peut dire que le rideau se baisse sur les années heureuses et insouciantes.

Rose referme le cahier. Elle est songeuse. Qu’est-ce qu’une vie sinon un chemin de hasards ? Tant d’événements font que la vie de Paulette aurait pu être toute autre. Et Rose se souvient de deux films qu’elle a vus il y a déjà longtemps et qu’elle avait beaucoup aimés. « Smoking » « No smoking » d’Alain Resnais. Les films présentent deux versions de la vie des personnages selon qu’ils auront, ou pas, fait certains choix. C’est une très belle réflexion sur les routes que peut prendre le destin. Il y a de nombreux carrefours sur le chemin de la vie. Paulette a -elle pris la bonne direction ? Et Rose, elle-même ?

On frappe à la porte.
— Oh ! C’est vous Julie ! Je suis contente de vous voir !
— Je passe juste en vitesse pour vous faire un petit coucou Madame Lefort ! La patronne m’a encore envoyée au bâtiment B. Y’a du boulot là-bas et je sais pas combien de temps ça va durer. Je voulais juste savoir si vous allez bien.
— Ça va, Julie. Ce n’est pas très gai en ce moment mais je tiens le coup.
— J’espère que vous écrivez toujours vos jolies histoires. Je languis de revenir dans le service. J’aurai de la lecture ! Bonne journée ! Je repasserai quand j’aurai cinq minutes !

Sa fille au téléphone, puis Julie en coup de vent. Un peu de soleil dans la journée de Rose. Elle sourit. Finalement, il y a toujours un petit bonheur qui arrive pour illuminer le quotidien.

Les jolis écrits de ma Maman

Des amitiés particulières

Je laisse aujourd’hui la place à ma maman pour la suite des souvenirs de Rose !

Résumé : Rose, une vieille dame de quatre-vingts ans, s’ennuie dans la résidence où elle est en convalescence. Elle récupère d’anciens albums photos et décide de rédiger des souvenirs à partir de quelques photos qui lui « parlent ». Après avoir évoqué l’enfance de son père, elle tente de relater la jeunesse de sa mère.

— Petit déjeuner Madame Lefort !
— Bonjour Julie ! Ça fait longtemps que je ne vous ai pas vue ! Qu’est-ce qui se passe ?
— Oh la la ! La direction m’a envoyée dans l’aile B pendant deux semaines. Il y a plusieurs soignants en congé de maladie ce qui cause de réels problèmes dans le service. Les résidents de l’aile B sont très dépendants et demandent beaucoup de soins. Vous savez, depuis le début de la pandémie le personnel est mis à rude épreuve et nous ne sommes pas assez nombreux.
— Je le sais bien Julie.
Vous m’avez manqué. J’aime bien nos petites conversations !
— Je vois que votre cahier est encore ouvert. Vous n’attendez même pas d’avoir déjeuné pour vous y mettre ! De nouvelles photos ?
— Pas grand-chose depuis le petit garçon au cerceau qui vous avait bien plu. Je suis dans les souvenirs de Paulette, ma mère. J’essaie de raconter sa jeunesse. Une jeunesse romantique, pleine de rêves ; c’est touchant vous savez, et tellement intemporel. Vous, Julie, toute jeune et très jolie, vous avez bien des rêves ?
— J’ai pas beaucoup le temps de rêver en ce moment… Mais, bien sûr, j’ai des rêves…Des rêves de Prince Charmant, de vie plus facile. J’l’ai pas encore rencontré cet oiseau rare !
— Il faut y croire Julie. Il viendra votre Prince mais il ne faudra pas vous précipiter au risque de vous tromper. Paulette ma mère, a dû mettre fin à ses rêves un peu trop vite. Peut-être a-t-elle eu peur de la solitude, du vide. Qui sait ? Je ne peux que deviner à la lecture de ses carnets.
— Ah bon ? Vous avez des carnets de votre maman ? C’est fou, ça ! Vous me ferez lire ce que vous avez écrit ? Ça doit faire drôle de lire des choses intimes écrites par une jeune fille il y a quatre-vingt-dix ans. Incroyable ! Moi, j’ai jamais rien écrit de personnel comme ça. Mais elle serait d’accord votre maman que vous lisiez ses carnets et que vous les utilisiez dans vos souvenirs ?
— Oui. Elle m’avait parlé plusieurs fois des personnages que j’évoque dans mon cahier. Et ce sont de belles histoires. S’ils les lisent mes enfants vont aimer, j’en suis sûre !
Au fait, Julie. Grande nouvelle ! J’ai espoir de retourner chez moi sous peu ! Ma fille est venue il y a quelques jours. Elle m’a trouvée en pleine forme et pense, comme moi, que je peux réintégrer mon appartement avec la mise en place d’aides à domicile. Je suis tellement contente !
— Contente pour vous Madame Lefort. Mais je vais vous regretter ; je passais de bons moments vous. Vous ne partez pas immédiatement ? Je vais encore pouvoir venir vous voir et lire votre cahier. Faut qu’je file maintenant. A plus tard et bonne matinée. Travaillez bien !
Cette petite Julie est un rayon de soleil pour Rose. Elle s’est toujours sentie bien avec les jeunes personnes. Ça la revigore de bavarder avec elles. Depuis la visite de sa fille et la perspective d’un retour chez elle, la vieille dame est transformée. Elle retrouve son énergie et une forme de joie de vivre. Elle avale son petit déjeuner de bon appétit, déjà pressée de reprendre la suite de ses souvenirs.

Nous avions laissé Paulette à la campagne en septembre 1930, follement amoureuse d’André, son premier amour peut-être. Sa tuberculose n’est plus qu’un mauvais souvenir et elle doit maintenant redescendre en ville et reprendre ses études à l’Ecole Supérieure. Bizarrement le petit carnet bleu s’interrompt ; Paulette n’écrit plus rien jusqu’au mois d’août 1931 où elle est de nouveau à la campagne dans la maisonnette louée l’année précédente. Je lis : « encore une année d’écoulée et je viens de revoir celui que j’aimais. Il passait, toujours élégant et fier, sur la route devant chez nous ». Jusqu’en septembre, elle va écrire ses attentes et ses joies. « Je l’ai vu passer ». Puis « Il a plu tout le jour. Oh, le triste temps ! Et lui, que fait-il ? » « Encore rien. J’attends et je souffre ». Enfin : « je l’ai vu ! Nous sommes restés dans le petit chemin longtemps, bien longtemps. Tristes adieux dans ce petit chemin ».
Les amours de jeunesse sont souvent éphémères. Celui de Paulette ne résistera pas au temps et à l’absence. Aux vacances de Pâques suivantes, en 1932, Paulette écrit : « je l’ai revu mais mon cœur est resté froid. Je l’ai aimé autant qu’on peut aimer quand on a seize ans. Maintenant c’est fini. » Elle analyse ses sentiments : « je me demande si mon cœur bien jeune et bien novice ne s’était pas trompé ». Je souris en lisant cette phrase que j’aurais pu écrire moi-même vingt-cinq ans plus tard ! Bien sûr, son cœur s’est envolé ailleurs, vers un autre amour romantique, un amour qui transporte et fait souffrir à la fois. On ne parle plus d’André mais de G. qui plus loin deviendra Gaby. Ma mère m’a souvent parlé de Gaby. Il était un lointain cousin dont les parents s’étaient installés en Algérie non loin d’Oran. Ils avaient un domaine agricole grâce auquel ils s’étaient rapidement enrichis. Après ses études au lycée d’Oran, Gaby avait intégré l’école des Arts et Métiers d’Aix-en-Provence en octobre 1931. Pour les vacances en cours d’année, il ne pouvait pas rentrer chez ses parents en Algérie et il venait donc dans sa famille dauphinoise, là où vivait Paulette. Elle le rencontrait régulièrement chez ses tantes et ses cousines. Il était beau si j’en juge par les photos et surtout, il avait un côté « exotique » qui ne pouvait que plaire à la jeune fille romantique ! Je suis émue parce que je dois avouer que jeune fille j’étais facilement attirée par ceux « venus d’ailleurs » ou par ceux qui paraissaient un peu marginaux et je reconnais que ce fut généralement de cuisants échecs ! Comme Paulette me ressemblait ou plutôt, comme je lui ressemble !

Mais laissons Gaby pour l’instant. Il réapparaîtra plus tard. En octobre 1932, Paulette est admise à l’Ecole Normale de jeunes filles de Grenoble. Un tournant dans sa vie et un épisode troublant. Pas de journal intime pour la première année de cette école. Détruit ? Disparu ? Inexistant ? Je ne le saurai jamais. Le carnet bleu reprend à la date du 10 avril 1934, après les vacances de Pâques et sera rempli avec régularité, jour après jour, jusqu’à Noël de la même année exception faite des vacances d’été. Paulette a vingt ans. Je m’aperçois très vite qu’elle ne mentionne plus jamais Gaby ni aucun autre jeune homme. Aux premières pages apparaît un prénom qui figurera jour après jour dans le journal intime de cette année-là : Carmen. Dès les premiers mots à propos de Carmen, j’ai été très surprise. Je découvrais ma mère sous un jour totalement inattendu, voire même déroutant. Qui était exactement Carmen pour Paulette ? Quel était le rôle de chacune dans une relation qui paraissait très ambigüe ? Les voici toutes les deux, Carmen et Paulette. Elles sont magnifiques : les chapeaux, les cols de dentelle, les longs gants blancs, les chaussures à brides, les colliers de perles. Je ne me lasse pas de les regarder, fascinée par la mode des années 30 qu’on aime faire revivre parfois de nos jours lors de fêtes d’anniversaires. Vous vous souvenez, il y a deux ans, de l’anniversaire d’Emeline qui nous avait demandé de nous habiller à la mode des années 30 ? Nous étions superbes ! J’avais adoré ma robe et les accessoires rigolos comme l’incontournable fume-cigarette ou le bandeau fiché d’une plume, tous achetés sur un site Internet.

Paulette est beaucoup plus grande que Carmen. Elle affiche un sourire satisfait qu’on ne voit pas sur le visage plus fermé de Carmen qui semble moins bien à l’aise, presque crispée. On dirait presque qu’elle cherche à se dissimuler sous le grand chapeau alors que Paulette, plus naturelle, offre son visage ouvert et sans retenue.

Mais revenons au petit carnet bleu en avril 1934. J’ai de la difficulté à définir leur relation. Ce pourrait être une sorte de « je t’aime moi non plus » ou plutôt un ballet où soufflent tour à tour le chaud et le froid et dont la chorégraphe un peu machiavélique me semble être ma mère. Une facette déconcertante et très surprenante.
A la rentrée des vacances de Pâques, leur relation s’annonce compliquée : « avec Carmen, ça ne va pas bien depuis la rentrée. C’est tangent. Plein de petites choses qui se froissent. Elle me quitte sans m’embrasser ». Et encore : « Carmen vient me trouver pendant que je lis « Siona à Berlin¹ ». Elle m’embrasse puis reste à côté de moi. Je continue de lire semblant ignorer sa présence. Le soir je me déshabille dans ma case² lorsque Carmen arrive. Elle me regarde de ses grands yeux tristes. Je ne sais pas quoi dire moi non plus. Carmen m’agace. Malgré moi je lui dis des choses méchantes qui la font pleurer. » Mais si Carmen s’éloigne, Paulette s’inquiète : « en vain, je cherche Carmen dans la cour jusqu’à ce que je trouve un bout de billet sur mon bureau : dis, ma grande chérie, ne me fais plus de peine. ». Paulette change alors de comportement : « je médite. En fait je suis rosse³. Revenons à de meilleurs sentiments ». Trois jours plus tard, Paulette relate une soirée qu’elle qualifiera d’inoubliable : « la nuit bleue d’avril. Une nuit douce, calme, étoilée. Les feuilles des tilleuls dorées sous la clarté des lampes électriques du Boulevard des Alpes⁴. Carmen avait amené quatre chaises : deux pour nos jambes. J’aurais voulu passer la nuit là, dans le fond sombre de la cour, avec Carmen dont je fais ce que je veux ». Que penser de ces derniers mots ? Que cherchait Paulette ? Voulait-elle affirmer son emprise sur Carmen ? Voulait-elle expérimenter son pouvoir de séduction ? Carmen était-elle une amie soumise ? Pas toujours, parce que plus loin je lis : « Carmen ne m’a pas regardée de la journée. Elle ne vient pas le soir… » Et pourtant, deux ou trois jours plus tard, Paulette est rassurée : « douce récréation. J’ai la tête de Carmen sur mon épaule. Me revoilà amoureuse. Heureusement, elle est toujours bien disposée ». Et ainsi, jusqu’à la date du 5 décembre 1934, je vais découvrir des épisodes de fâcheries suivies de réconciliations. Des ruptures : « Carmen vient me dire bonjour. Deux petits baisers, des paroles froides, banales. Elle m’est indifférente ». Des envolées joyeuses : « je suis si heureuse aujourd’hui ! Et je deviens amoureuse peut-être parce qu’elle ne me parlait presque plus. Carmen est tendre, c’est formidable. Nous avons dansé ; c’était chic⁵ ». Des évocations poétiques : « elle est parfumée à la lavande Old England. Elle laisse la trace de son parfum sur mon oreiller. » Des attentions touchantes : « je trouve Carmen en sortant du souper. Elle m’apporte un joli bouquet de roses et d’œillets. Elle est gentille quand même ». Et même un épisode très incongru : « un duel est proposé entre Lucette et moi. Enjeu : Carmen. Cause : un baiser » !

Pourquoi le journal intime s’arrête-t-il à la fin des vacances de Noël ? Je ne peux que relire les derniers mots du carnet bleu : « Et voilà une année enfuie. Que me réserve l’année prochaine ? Conserverai-je l’amitié chère de Carmen ? » Je ne saurai jamais comment s’est terminée cette « amitié particulière ». Je ne saurai pas non plus si cet épisode de la jeunesse de Paulette est resté ancré dans son cœur comme l’a été le souvenir d’André.

Voici une photo de Carmen que j’ai trouvée dans l’album. Au premier regard, j’ai cru un instant que cette jeune fille était ma mère. En grossissant la photo, j’ai immédiatement noté les yeux sombres contrairement aux yeux bleus de Paulette, les cheveux plus plats et moins épais et surtout une dédicace au dos de la photo qui ne laisse aucun doute : « A ma petite Paulette chérie avec une pensée affectueuse. Carmen ».
Elle ressemble très peu à la Carmen de la photo précédente tant elle semble épanouie et pleine d’assurance. Ma mère a reçu cette photo plusieurs mois après avoir quitté l’Ecole Normale, elle est donc très postérieure à leur relation.
Je me suis demandé sur quoi la jeune femme était appuyée jusqu’à ce que je comprenne qu’il s’agissait d’une portière de voiture. Au milieu des années 30, la voiture était un symbole de réussite et aussi de libération.
Envoyée à Paulette, cette photo avait certainement un sens très précis. Je ne suis sûre de rien mais je me demande si Carmen ne voulait pas signifier qu’elle était devenue une autre personne, qu’elle avait définitivement tourné la page des années d’Ecole et qu’elle était parfaitement heureuse dans une nouvelle vie qui lui convenait. Sans doute le cliché avait été pris par le conducteur de la voiture à qui elle adressait ce merveilleux sourire.
En juillet 1935, ma mère avait terminé ses trois années de formation à l’Ecole Normale. Des événements nouveaux allaient transformer sa vie. Mais c’est une autre histoire !

Rose ferme le cahier de souvenirs, les larmes aux yeux. Elle est bouleversée, émue aussi ; remuer ces souvenirs, les matérialiser par l’écriture fut éprouvant. A quatre-vingt ans, elle a connu de nombreuses expériences bonnes ou mauvaises qui l’ont formée et parfois même endurcie. Mais lorsqu’il s’agit de sa mère, elle redevient une enfant. Comme tous les enfants, elle n’a vu chez sa mère que cette montagne d’amour inconditionnel que les mères portent à leurs enfants. Jamais elle ne s’est réellement questionnée sur la jeunesse de cette maman, ses rêves, ses bonheurs, ses désillusions. La vieille dame se demande si elle a été égoïste, si elle n’aurait pas dû être plus attentionnée et à l’écoute. Elle était sans doute trop jeune quand elle a perdu sa mère ; elle n’a pas eu le temps et c’est frustrant de réaliser qu’il est trop tard.
Ce n’est pas si facile de remonter le passé mais Rose ne regrette rien. C’est un réconfort de savoir que l’histoire de Paulette ne disparaîtra pas de la mémoire familiale et quoi qu’il lui en coûte, elle va poursuivre l’écriture de ce petit cahier.

1 Roman de Myriam Harry, paru en 1927, qui raconte l’histoire d’une jeune fille juive née sur la colline de Sion, d’où ce prénom. C’est le deuxième titre de la quadrilogie « Siona »
2 Le dortoir de l’Ecole Normale était divisé en box individuels que les Normaliennes appelaient leurs cases.
3 De nos jours on dirait « vache » ou « garce ».
4 Le Boulevard des Alpes qui longeait la cour de l’Ecole Normale de jeunes filles, est devenu, après la guerre, le Boulevard Jean Pain du nom d’un résistant grenoblois.
5 Aujourd’hui, on dirait « sympa ». Le pépé, mon père, utilisait lui aussi fréquemment cet adjectif « chic » au sens de « sympa ».

Les jolis écrits de ma Maman

Midinette ou romantique ?

Je laisse la place à ma Maman pour une nouveau texte où l’on retrouve Rose et ses souvenirs…

La dernière fois, je vous ai raconté l’enfance difficile du Pépé. Ce matin, je vais tenter d’évoquer la jeunesse de votre « Mémé » que vous avez peu connue puisqu’elle est morte trop jeune à seulement soixante-deux ans. Elle n’a pas eu, comme le Pépé, la chance de connaître tous ses arrière-petits-enfants ; ses deux petit-enfants n’avaient que onze et treize ans lorsqu’elle nous a quittés.

J’ai choisi cette première photo parce que je trouve qu’elle fait un pendant amusant à la photo de Marius.

Quel âge a-t-elle ? Ce n’est pas précisé au dos du cliché mais on peut penser qu’elle a environ trois ans. La photo a donc vraisemblablement été prise en 1917, soit à peu de chose près à la même période que celle de Marius. La voici perchée sur un fauteuil ce qui n’est certainement pas habituel pour elle ; comme Marius avec son cerceau, elle a l’air de se demander ce qu’elle fait là ! Elle est endimanchée mais les bas noirs paraissent bien tristes sur ses jambes potelées et, en regardant attentivement, on peut voir, au-dessus de ses genoux, le bas de la culotte longue et bouffante que les fillettes (et les femmes aussi) portaient à cette époque. Je suis très émue par les petits souliers noirs bien cirés qu’elle a aux pieds parce que ces souliers ont traversé le siècle et ils sont toujours chez moi où vous les avez sans doute vus à côté d’une paire de petits sabots qui m’ont appartenu. C’est très touchant de penser que des mamans aimantes ont mis de côté ces chaussures, qui étaient sans doute les premières chaussures de leur enfant, et les ont précieusement gardées pendant des années comme des reliques, avec tendresse, comme on conserve une mèche de cheveux ou les minuscules dents de lait dans un médaillon.

L’enfance de Paulette a été plus douce que celle de Marius. Malgré la présence d’un père perturbé par les séquelles de la guerre, elle a été protégée par une mère très aimante et des grands-parents maternels qu’elle adorait. Malheureusement, à l’âge de seize ans, elle a été atteinte par la maladie qui faisait des ravages en ces temps-là : la tuberculose. Les grands remèdes : l’air pur et le soleil. Ses parents louèrent pour plusieurs mois une petite maison dans un village de Chartreuse où sa grand-mère l’accompagna. En sécurité, choyée, elle y passa des jours heureux.  Au cours de ces longs mois de convalescence, éloignée de sa famille, de l’école, de ses amis, elle entreprit l’écriture de son journal intime. J’ai la chance d’avoir retrouvé quelques-uns de ces petits carnets qu’elle a ensuite tenus à jour pendant plusieurs années. Tous sont soigneusement couverts avec ce papier bleu que nous utilisions autrefois le premier jour de l’école pour couvrir livres et cahiers. C’est avec un mélange de crainte et d’excitation que j’ai ouvert ces calepins pour la première fois. Les pages sont remplies d’une écriture à la plume, serrée, brouillonne, difficile à déchiffrer, une écriture à mille lieues de celle de l’institutrice qu’était ma mère. Les années défilent : 1930, 1931,1932… Parfois, des pages découpées dont je ne peux extraire qu’un ou deux mots, juste au bord de la reliure : « amis, heureux, tante… », rien de bien intéressant. Mais en me plongeant dans la lecture des pages intactes j’ai découvert avec surprise et attendrissement les émois, les pensées, les peines d’une jeune fille, qui allait devenir ma mère, et que je ne connaissais pas.

Voici Paulette à seize ans à la campagne. Comme elle a l’air sérieuse ! Très jolie robe à la mode des années 30 dont j’aurais tant aimé connaître les couleurs ! Blanc et bleu, peut-être ? Des chaussures élégantes à petit talon qui paraissent presque déplacées dans ce décor rustique de hangar de ferme. Les lunettes rondes lui confèrent un air sérieux d’étudiante. Comment imaginer en regardant la photo qu’elle était tombée follement amoureuse, que cet amour occupait tout son esprit et que l’inconstance du jeune homme la rendait terriblement malheureuse comme on peut l’être à seize ans pour un chagrin d’amour ? Très émue, je lis à la date du 14 septembre 1930 : « je revois André toujours élégant avec un complet beige, un pull beige et marron et le petit béret… Quel bonheur d’entendre sa voix que j’aime, de revoir ses yeux bruns, son grain de beauté, la médaille de sa boutonnière et la pochette brodée… Comme avant. Quand le reverrai-je ? ». Quelques jours plus tard : « la vie est calme, douce, ici. Mais aujourd’hui, je l’ai revu et mon cœur bat plus vite. Il s’est approché de moi, a pris la main que je lui tendais et a essayé de m’embrasser. Je n’ai pas accepté son baiser mais nous avons parlé longtemps ». Le dimanche suivant, elle écrivait : « je l’ai revu à la messe de 9 heures, je l’ai revu, oui, mais j’en ai souffert. Il était avec G., avec cette poupée fardée, habillée en vert. Reviendra-t-il maintenant ? ». Le jeune André était un séducteur ! « Il est revenu. Nous avons causé dans le pré… Nous avons parlé de G. avec qui il est fiancé, mais pas fiancé très sérieusement car il a aussi une copine à Valence. Nous devons nous revoir demain et je suis bien heureuse. » En effet, le lendemain, il l’attendait. « Il posait sa tête sur mon épaule. Je sentais sa main écarter mes cheveux, m’attirer à lui ; je sentais ses lèvres se poser sur mon cou, ma nuque, ma joue, mes lèvres. Je n’avais pas la force de me défendre car j’étais trop heureuse. » Rien d’extraordinaire dans tout ça, penserez-vous en me lisant. C’est vrai, les sentiments traversent le temps : l’amour, la souffrance, la jalousie, la haine… Les écrits de toutes les époques en sont remplis. Mais lire ces confidences sur les petits carnets bleus provoqua en moi une grande émotion. J’étais au bord des larmes d’imaginer que dans les années 30, ma mère avait vécu les mêmes expériences, avait ressenti les mêmes excitations, les mêmes incertitudes, les mêmes peines que moi dans les années 50, puis que ma fille dans les années 80 et ma petite-fille dans les années 2000. Quatre générations si différentes et si semblables.

Je vous l’ai dit : ma relation avec ma mère était fusionnelle ; au cours de mon adolescence, elle avait abordé quelques fois ses amours de jeunesse, sur un ton léger, comme si ce n’était pas important. Je connaissais donc l’existence d’André, et elle m’avait dit ce qu’il était devenu dans la vie ; de loin, elle avait suivi son parcours ce qui prouve qu’il avait encore de l’importance à ses yeux. Il avait choisi l’armée et, sorti du rang, il terminait sa carrière à Valence, dans les années 60, au grade de commandant. Il arrive que la vie vous joue des tours, et quelquefois ce sont de belles surprises chargées de nostalgie mais aussi de tendresse. En 1961 votre père et grand-père (votre Papé, donc) effectuait son service militaire dans une arme qu’on appelle « le train ». Les missions essentielles de cette arme sont d’organiser et de coordonner la logistique et le transport. Votre grand-père fut affecté à Valence et détaché comme chauffeur personnel du Commandant André C. qui avait presque totalement perdu la vue au cours d’une intervention en Indochine. Papé et moi étions déjà mariés et, bien sûr, dès qu’il évoqua le nom de son supérieur, je lui racontai ce que je savais de l’amour de jeunesse de ma mère. Les relations du Commandant avec son chauffeur étaient amicales et Papé parla de Paulette. André fut saisi par cette nouvelle et n’eut de cesse de demander une rencontre avec Paulette.  Ce n’était pas aisé à organiser ! Il était hors de question que le mari de Paulette soit présent ! De toute façon, il n’aurait jamais autorisé une chose pareille. Ma mère en tremblait par avance tout en espérant de tout cœur revoir André. Enfin, la rencontre eut lieu un après-midi. Je n’ai jamais oublié l’excitation de ma mère qui mourait de peur qu’André la trouve trop changée mais qui mourait aussi du plaisir de le revoir. En riant, je lui disais qu’elle n’avait rien à craindre puisqu’il était presque aveugle ! « Il ne te verra même pas ! Il entendra ta voix et ça lui rappellera tous les bons souvenirs ! ». Je n’ai pas assisté à la rencontre. Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit mais je sais que ce fut une après-midi qui apporta du bonheur à Paulette.

Les jolis écrits de ma Maman

Le petit garçon au cerceau

On retrouve Madame Belle plume aujourd’hui, pour la suite des souvenirs de Rose

Résumé : Rose, une vieille dame de quatre-vingts ans, séjourne dans une résidence pour personnes âgées après s’être cassé le col du fémur.  Elle s’y ennuie mortellement. Elle décide alors de récupérer d’anciens albums de photos, de choisir quelques clichés qui lui « parlent » et d’écrire pour ses descendants les souvenirs que ces photos évoquent.

— Bonjour Madame Lefort ! Mais vous êtes déjà debout en train d’écrire sans même avoir pris votre petit déjeuner ! Ce n’est pas bien ça, vous allez vous fatiguer. 

— Bonjour Julie ! Quand j’écris, je ne me fatigue pas ! Je m’épanouis ! Je suis contente de vous revoir. C’était long une semaine sans vous.

Julie est certainement l’aide-soignante préférée de Rose, pétillante, pleine d’attentions, toujours le sourire aux lèvres. Elle donne l’impression d’être heureuse dans son travail et prend le temps de bavarder avec les résidents lorsqu’elle intervient dans leur chambre. Pendant les semaines de confinement, elle a été l’une de ceux qui avaient décidé de rester à temps plein dans la résidence, sacrifiant ainsi leur vie personnelle pour assurer la sécurité et le bien-être des pensionnaires. Rose en avait été très touchée.

— Mais qu’est-ce que vous écrivez d’important de si bonne heure ?

— Mon testament, Julie !

Mais en voyant le visage de la jeune femme s’assombrir, elle se reprend :

— Mais non Julie, je plaisante. En fait j’écris pour ma famille. Des sortes de souvenirs.

— Ah, c’est pour ça ces albums sur votre table ! C’est là-dedans que vous retrouvez vos souvenirs ?

— C’est exactement ça. Je choisis des photos importantes pour moi qui m’aident à parler de mes parents, de moi, de ma jeunesse… C’est plus facile de tenter de reconstituer des souvenirs avec un support concret.

— Super ! Vos enfants vont adorer ça !

— Pas si sûr… C’est surtout pour me rassurer moi-même que j’essaie de faire revivre des événements du passé. Pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli total. Vous verrez Julie, quand vous serez vieille comme moi vous serez peut-être tentée par la même chose.

Julie se met à rire.

— En tout cas, même si je suis tentée, je serai bien en peine de me servir d’un album photos. Je n’ai que des photos numériques.

— Comment ? Vous ne faites plus du tout d’albums ? Pourtant, c’est tellement plaisant de tourner les pages d’un album. J’en ai plusieurs dizaines à la maison, tous bien classés, par années ou par voyages ou par événements importants. Il y a aussi des albums pour chaque petit-enfant sur lesquels on le voit grandir. De temps en temps, je m’assieds tranquillement dans un fauteuil, j’attrape un ou deux albums et je les feuillette avec délectation. C’est un plaisir intense pour moi. 

— En fait, j’ai quelques albums mais uniquement pour des circonstances exceptionnelles comme des mariages. Toutes mes photos sont sur mon ordinateur et sur mon téléphone. Comme vous, j’essaie de les classer mais j’en ai tellement que c’est très compliqué et que trop souvent je les laisse en vrac.

Rose est déçue mais elle se garde de le dire. Elle trouve que les nouvelles générations prennent trop de photos à tort et à travers sans même y penser, des photos sans charme, sans profondeur et qu’on oublie vite mais qui encombrent le dossier « images » des ordinateurs et des tablettes. Ça l’agace quand elle reçoit sur WhatsApp la photo d’un énorme hamburger que son petit-fils est en train de dévorer au Mac Do ou celle de la voiture neuve du voisin de son fils. Ce sont des choses qui ne l’intéressent pas beaucoup et qui ne sont pas importantes. Dans un an, dans dix ans, que représenteront ces photos ? Pour elle, une photo témoigne d’un instant particulier, ou représente des personnages qui comptent ; une photo doit raconter une histoire qui a du sens ; une photo, c’est aussi de l’émotion, une émotion qu’elle aime retrouver en ouvrant ses albums. Ce sont des réflexions qu’elle garde pour elle, elle sait bien que les temps changent, que la technologie a envahi la société, qu’on ne vit plus comme elle a vécu. Ses petits-enfants lui expliquent que toutes ces photos envoyées chaque jour permettent à chacun de suivre au jour le jour la vie des autres, qu’on n’est jamais coupé de ceux qu’on aime, que c’est simple de supprimer ces images quand on les a vues. « A quoi cela sert-il de prendre des photos si c’est pour y jeter un vague coup d’œil et les éliminer aussitôt ? » Rose pense mais ne dit rien, elle ne veut pas qu’on la dise passéiste, qu’on croie qu’elle vit dans le regret de « avant ».  D’ailleurs, elle a un ordinateur, elle sait bien s’en servir et le trouve utile. Elle a aussi un smartphone qu’elle utilise quotidiennement, contente de communiquer avec les siens grâce à WhatsApp, Instagram et Facebook. Il lui arrive même de s’en servir pour prendre quelques photos ! Il n’en reste pas moins qu’elle est persuadée que, sur de nombreux points, aujourd’hui n’est pas mieux qu’hier… et quelquefois c’est même bien pire.

— Je peux regarder la photo que vous avez là ?

— Mais bien sûr Julie. Il n’y a rien de secret dans ces photos.

Julie prend la photo jaunie qui est en réalité une carte postale : cartonnée, avec à son dos, à droite, l’emplacement pour l’adresse du destinataire, à gauche, un encadré pour la correspondance.

— Mais… c’est une carte ! Ce n’est pas la photo de quelqu’un de votre famille !

— Bien sûr que si, Julie. C’est une photo de mon père, Marius, né en 1912. Les photos étaient éditées en plusieurs exemplaires sous cette forme et envoyées aux différents membres de la famille. Ce n’est pas une photo quelconque ; elle a été prise à un moment important de la vie de l’enfant. Il y a aussi toute une mise en scène ; mon père tient entre ses mains un cerceau qui ne lui a certainement jamais appartenu. Le faux-décor en arrière-plan participe aussi à cette mise en valeur de la photo.

— Il est trop rigolo votre père sur cette carte ! Il a un air tout étonné à se demander ce qu’il fait là. C’est marrant cette coiffure avec une frange et les cheveux jusqu’aux épaules pour un petit garçon.

— Sur ce cliché mon père doit avoir six ou sept ans, « l’âge de raison ». Nous sommes à la fin de la Première Guerre mondiale. Dans cette première partie du 20ème siècle, on n’habillait pas différemment les filles et les garçons ce qui fait que les garçons portaient des robes et des cheveux longs jusqu’à l’âge de raison. Sur la photo, on voit que mon père a quitté la robe et porte un élégant costume marin. Ses cheveux vont être coupés. Il quitte la petite enfance, c’est un tournant important dans sa vie. 

— C’est sympa des photos comme ça ! J’y passerais la matinée ! Mais il faut quand même que je bosse. Vous m’en montrerez d’autres quand je reviendrai ? Et des photos de vous aussi quand vous étiez jeune ?

— Bien sûr Julie. Ça me fait plaisir de bavarder avec vous. Bonne journée. A bientôt.

Rose est ravie de cette conversation avec Julie qui avait l’air très intéressée par la photo. « Après tout » se dit la vieille dame « mes petits-enfants vont peut-être parcourir mes souvenirs avec plaisir. Qui sait ? ». Elle se sent encouragée à poursuivre.

 Le petit déjeuner est sur la table. Elle abandonne un instant la photo, s’installe devant le plateau, tartine consciencieusement deux biscottes et s’attaque à son repas du matin. Mais son esprit est ailleurs ; silencieusement, elle forme les phrases qu’elle va retranscrire sur la page blanche tout à l’heure.

Elle rouvre le petit cahier et reprend son récit commencé avant l’arrivée de Julie.

Aujourd’hui, je vais vous parler de mon père, LE pépé comme nous l’appelions tous, même moi. Le patriarche. Dans votre souvenir, il est sans doute cet homme âgé mais toujours bien droit, énergique, curieux de tout, autoritaire aussi, et qu’il ne fallait pas contredire. Il vous est difficile d’imaginer qu’il a été un enfant, vous qui l’avez connu vieillard ! Et pourtant ! Je ne suis pas sûre que vous ayez vu cette photo un jour. Je l’ai retrouvée dans ses papiers après son décès. Elle me fascine. Je suis toujours surprise d’y lire ce regard étonné, cette bouche triste et boudeuse dans un visage rond de bébé. Il a l’air un peu perdu et fragile et il me touche profondément. Que s’est-il passé dans sa vie pour qu’il devienne l’homme égocentrique, froid, intransigeant que fut mon père ? Faut-il chercher une explication dans son enfance ?

Comme bien d’autres après la fin de la Première Guerre Mondiale, en 1920, il s’est retrouvé orphelin de père. Il avait huit ans. Il a grandi alors dans un environnement exclusivement féminin : sa mère Louise, sa sœur Marie-Louise, de quatre ans sa cadette, née comme mon oncle Henri, de la permission accordée aux Poilus en 1915, et sa grand-mère maternelle — la « petite mémé » — veuve depuis une trentaine d’années. Aucune figure masculine parmi ses proches.  Son grand-père maternel était mort trois mois avant la naissance de Louise. Quant au grand-père paternel… Secret de famille bien gardé. La grand-mère vivait à Paris. Elle était l’une de ces femmes qu’on appelait les « cocottes », qui vivaient de leurs charmes aux dépens d’hommes fortunés. Prostituées, pensez-vous ? Pas exactement. La « cocotte » était une femme libre, elle choisissait ses amants, elle menait grand train, couverte de fourrures et de diamants. Les « cocottes » ont disparu après la Première Guerre Mondiale mais on murmure dans ma famille que notre ancêtre a continué d’être choyée par un riche notaire qui lui assurait gîte et couvert en plus de la couvrir de cadeaux. Cette grand-mère paternelle et son amant fortuné ne se préoccupèrent pas du petit Marius orphelin. Savait-elle seulement qu’elle était grand-mère ? Âgée, elle est revenue dans le village du Grésivaudan dont elle était originaire. Elle perdait la tête paraît-il, affligée d’une sorte de paranoïa, terrifiée à l’idée qu’on la dépouille de ses biens. On dit que la nuit elle partait vers les bois chercher des cachettes pour y mettre ses bijoux à l’abri.

Mon père ne m’a jamais parlé d’elle, cependant ma grand-mère et ma tante m’ont raconté qu’elles n’ont jamais retrouvé de bijoux chez la grand-mère mais que sans doute ils n’avaient pas été perdus pour tout le monde ! Je n’ai pas connu cette arrière-grand-mère. Je ne sais pas quand elle est morte. J’ignore même comment elle se prénommait. Je n’ai jamais vu aucune photo d’elle mais, Mon Dieu, comme je l’ai rêvée ! Adolescente, je l’imaginais dans des toilettes époustouflantes, coiffée d’une large capeline pour aller se promener au Bois les après-midis ensoleillés. Le soir, au bras de son amant, je la voyais aller aux Folies applaudir ses amies. Elle ne pouvait que fréquenter les « scandaleuses » de la Belle Époque : Liane de Pougy, Cléo de Mérode ou la Belle Otero. J’étais persuadée qu’elle était belle, indépendante, une princesse, une reine. Qu’était ma mère à côté de cette femme flamboyante ? J’aurais tant aimé qu’on me parle d’elle ! Mais la famille restait muette : cette arrière- grand-mère n’existait pas.

 Revenons à la photo de ce petit garçon. Il a l’air si sage, un petit garçon modèle dans son costume de marin et ses chaussures bien cirées. Il ne faut pas se fier aux apparences. En grandissant il était devenu désobéissant, frondeur, impossible à gérer, du moins si on en croit ma grand-mère. Seule avec ses deux enfants, obligée de travailler pour les élever, les laissant toute la journée sous la responsabilité de la « petite mémé » qui ne parvenait pas à en être maîtresse, elle se décida à mettre ce vilain petit canard en pension. On lui conseilla un internat religieux à cinquante kilomètres de leur village où Marius serait accueilli boursier parce que considéré comme orphelin de guerre. Il avait douze ans. Jamais il ne pardonna à sa mère de l’avoir envoyé dans ce pensionnat. Il s’était senti abandonné alors que sa sœur, elle, restait à la maison. Il m’a parlé quelquefois de cet établissement sévère, sans joie. Il a rencontré là les figures masculines qui lui manquaient mais malheureusement ce ne furent pas les bons modèles. Il m’a notamment confié, alors que j’étais déjà une adulte, qu’il avait subi dans cet internat des expériences qui l’avaient marqué pour la vie et qu’il n’avait jamais pu oublier. Il était très peu loquace sur ce sujet ; il m’a cependant parlé d’un abbé, surveillant dans l’établissement, qui venait la nuit près de son lit pour lui expliquer « la différence entre les petits garçons et les petites filles ». Il profitait généreusement de ces leçons d’anatomie pour tripoter sans vergogne le jeune enfant. Mon père affirmait que c’est de cette époque et de ces sinistres attouchements qu’il gardait une rancune tenace envers la religion et ses représentants. 

Je me suis bien souvent posé la question de savoir si cette enfance difficile était à elle seule la cause du comportement de mon père devenu adulte. Je ne suis pas psy et je ne saurais pas y répondre. Lui avait-on broyé le cœur pour qu’il soit devenu un homme aussi dur et froid ?

Une larme indésirable glisse le long de la joue de Rose. « Bon sang ! Qu’est-ce qui me prend depuis quelque temps ?  J’ai la larme facile. Je déprime ou quoi ? ». Rose qui est vaillante et énergique depuis toujours, prend pour de la sensiblerie un trop plein d’émotion. Ramener à la surface des souvenirs lointains, parfois volontairement enfouis, est à la fois douloureux et bienfaisant. Il faut qu’elle exorcise le côté sombre de sa vie ; cela lui permettra de mieux en apprécier le côté lumineux.

 Elle va s’y atteler la prochaine fois.

Les jolis écrits de ma Maman

La première page du cahier

On retrouve Madame Belle Plume aujourd’hui…. Le texte Entre deux mondes que je vous ai fait partager début novembre était un texte indépendant, juste en réponse à une consigne donnée. Mais il a servi de point de départ à ma maman pour la nouvelle qu’elle écrit cette année : « Louise, la vieille dame,  s’ennuie profondément dans sa maison de retraite, coincée en outre par le confinement. Comme une échappatoire, elle a commencé l’écriture de ses souvenirs. J’ai changé son âge… Elle avait 90 ans dans le texte court du confinement. Dans mon histoire de cette année, elle a 80 ans. Et j’ai changé son nom, elle est devenue Rose. »
J’espère que vous prendrez autant de plaisir que moi à découvrir les souvenirs de Rose….

La première page du cahier

Pas de regards perdus par la fenêtre cet après-midi. Rose est assise à la table sur laquelle sont posés les quatre albums que sa petite-fille lui a apportés la veille. Elle saisit le plus ancien. Elle a souvent caressé sa couverture de cuir marron ornée d’une double diagonale dorée. Une fine cordelette terminée par deux petits pompons permet de maintenir reliées les épaisses pages marron foncé qui composent l’album. Ce n’est pas elle qui a collé soigneusement les photos sur chaque page. Cet album appartenait à Paulette, sa mère. Malheureusement, peu de photos sont légendées et trop souvent Rose ne sait ni où, ni quand les photos ont été prises et elle ne reconnaît qu’une faible partie des personnes qui y figurent. Cependant deux photos lui parlent vraiment, deux photos qui évoquent un épisode de la vie de sa mère qui lui a été plusieurs fois rapporté, deux photos qui vont permettre à Rose de raconter. Elle va écrire pour ceux qui vont rester après elle. Elle ouvre le petit cahier, note consciencieusement la date en haut à droite et au centre, en grosses majuscules d’imprimerie elle écrit « SOUVENIRS ».

Ma mère est née le 12 septembre 1914. Elle est le premier enfant de Paul et Anna, jeunes mariés, emplis de joie à l’idée d’être parents. Paul est chaudronnier, Anna reste au foyer. Ils vivent modestement mais ils envisagent l’avenir avec sérénité. N’ont-ils pas la vie devant eux ? C’est sans compter avec la folie des hommes. Le 1er août 1914 l’ordre de mobilisation générale est donné ; Paul et son frère Henri doivent partir au front. Anna reste seule avec l’angoisse du bébé à venir. Elle accouche chez ses parents ; le bébé s’appellera Paulette, en hommage à son père. Paul n’aura pas de permission pour venir prendre sa fille dans ses bras et embrasser sa jeune femme. La guerre doit être de courte durée répètent les autorités, une affaire de quelques mois ; l’armée n’accorde aucune permission à ses soldats.

Cette première photo a été prise au cours du printemps 1915. Je l’ai toujours appelée « la photo des femmes seules ». Je suis frappée par l’air mélancolique de ces femmes. Ma grand-mère, assise à gauche, tient Paulette sur ses genoux. Anna n’a que vingt-cinq ans…Comme elle semble sérieuse déjà ! A côté d’elle, la femme d’Henri. Derrière elles, la mère et la tante des soldats, de noir vêtues, en deuil ; elles sont veuves toutes les deux et elles vont porter le deuil jusqu’à la fin de leur vie…

 Au bout d’une année, en août 1915, devant les protestations générales et parce que le moral des soldats baisse dangereusement, le général Joffre, commandant en chef des Armées, décide d’octroyer à chaque soldat une permission de six jours.

Paul et Henri reviennent ensemble en permission en septembre 1915. Paulette, ma mère, a un peu plus d’un an. Elle me racontera qu’elle est allée à pied à la gare chercher son père qu’elle n’avait encore jamais vu. Six jours, c’est bien peu pour faire connaissance, d’autant que Paul, profondément marqué par la vie cruelle dans les tranchées, ne se réhabitue pas à ces quelques jours de vie civile. Il est déprimé, il parle peu et surtout ne veut pas évoquer sa vie au front.

Cette seconde photo de septembre 1915, prise exactement au même endroit que la précédente, n’exprime pas la joie des retrouvailles ; les regards sont tristes. En quelques mois, ma grand-mère a vieilli. On sent déjà que rien ne sera plus comme avant.

Quelques semaines après le départ des soldats, Anna, ma grand-mère, s’apercevra qu’elle est de nouveau enceinte. Cette grossesse sera davantage un fardeau qu’une joie, d’autant plus qu’en mars 1916 Henri perdra la vie au cours des combats impitoyables de Verdun. En juin, ma grand-mère accouchera d’un petit garçon qu’elle appellera Henri.

Je n’ai pas connu mon grand-père Paul. Ma mère m’a dit qu’à son retour de la guerre il était devenu un autre homme : sombre, dépressif, parfois violent. Il buvait beaucoup et la vie d’Anna et des enfants était difficile, ponctuée de crises impossibles à gérer. Il est mort relativement jeune, usé par l’alcool et le tabac. Le seul souvenir que j’ai gardé de lui, et que vous avez tous vu sur une des étagères de ma bibliothèque, est ce petit vase en laiton (ou en cuivre ?) que mon grand-père avait martelé et décoré dans une douille d’obus de 75mm. Il paraît que de nombreux soldats ont ainsi fabriqué divers objets à partir de douilles, de gamelles, de boutons… On a appelé cela l’Art des Poilus ou l’Art des tranchées. C’était certainement le moyen d’introduire un peu de beauté et de douceur dans le monde inhumain des tranchées.

Par contre, je me souviens bien d’Anna. C’était une très belle femme, grande, brune, fière avec beaucoup d’allure. Quand elle venait nous voir, mes parents et moi, elle était d’une élégance qui me stupéfiait, moi qui vivais à la campagne où les femmes à l’époque accordaient bien peu d’importance à leurs toilettes. Elle portait toujours un chapeau orné d’une légère voilette noire derrière laquelle on devinait à peine son visage si ce n’est la tâche rouge vif de son rouge à lèvres. J’adorais cette voilette pour son côté à la fois mystérieux et sexy (bien qu’à l’époque je ne connaisse pas cet adjectif !). Quand elle se penchait pour m’embrasser, elle relevait sa voilette d’un geste gracieux et je respirais sur ses joues une odeur forte de tabac : ma grand-mère prisait. Elle avait toujours avec elle, dans son sac à main, une magnifique boîte à priser en argent, toute ciselée. Je la revois ouvrir la boîte sans précipitation, prendre une petite pincée de poudre de tabac entre son pouce et son index, l’approcher de sa narine et inhaler longuement en fermant les yeux. Elle avait du charme, elle était séductrice et plusieurs fois lorsque j’étais en vacances chez elle j’ai entendu des hommes venir lui rendre visite après que j’étais couchée. J’aimais les vacances chez elle ; elle me gâtait sous toutes sortes de formes : les repas qui me plaisaient, des sorties, de petits cadeaux. C’est elle qui m’a acheté mes premiers bijoux, notamment ma première bague. Je pense encore très souvent à elle parce que je crois qu’elle a été un repère dans mon enfance et mon adolescence.

Rose relit ce qu’elle vient d’écrire. Elle n’est pas mécontente. Maintenant, elle décolle précautionneusement les deux photos de la page de l’album et les agrafe à la page du cahier. Ce montage ne lui plaît pas bien. Il va falloir qu’elle trouve une autre solution pour ne pas abîmer les photos. Sa bricoleuse de fille saura lui trouver le moyen de présenter les photos sans risquer de les endommager.

Elle n’a aucune idée de ce que ses descendants vont faire de ce cahier mais finalement, quelle importance ? Ça lui fait du bien de rassembler ses souvenirs et de faire revivre des personnages qui commençaient à tomber dans l’oubli. Elle sait qu’elle va continuer.

Les jolis écrits de ma Maman

La recette (Madame Belle Plume)

Je laisse de nouveau la place à Madame Belle Plume aujourd’hui, avec un texte plus léger cette fois (nous retrouverons Rose et ses souvenirs ultérieurement). En effet, si ma maman est très forte pour jouer avec nos émotions, elle sait aussi écrire bien joliment dans un autre registre ! J’en veux pour preuve ce texte qui découle de la consigne suivante : décrire une recette, imaginer un repas, sous forme de lettre, dialogue, poème, récit, à double sens, insensé ou faisant appel à tous vos sens, en utilisant un maximum de termes empruntés à la cuisine

Paris le 12 mars 1932

Ma très chère Anaïs
Il faut absolument que je te raconte ma dernière expérience. Mais promets-moi de ne pas en faire des gorges chaudes bien qu’elle ne manque pas de saveur.
Je t’en avais déjà parlé, je crois, dans des lettres précédentes parce que ça fait plusieurs semaines que ça dure. Je l’avais repéré le samedi matin au marché et ça me mettait en ébullition. Tu sais comme je suis gourmande : je n’avais plus qu’une seule idée en tête : le passer à la casserole. Je concoctais par avance les sauces auxquelles je rêvais de le manger. Mais j’imaginais que ce régal était bien trop au-dessus de mes moyens. Je rongeais mon frein et ne cessais pas de chercher un quelconque moyen de le saisir.
Et bien, figure-toi que j’ai sauté le pas. J’ai réussi à l’emballer et samedi dernier, après le marché, il était enfin chez moi. Comme tu t’en doutes, en cuisine, il ne s’agit pas de s’y prendre n’importe comment et j’ai mes recettes que je réussis bien d’habitude. En premier lieu, il faut savoir évaluer le produit. S’il semble coriace, il convient de le faire mariner plusieurs jours et le laisser mijoter des heures à feu doux avant de pouvoir le déguster. Celui-ci, je le sentais tendre. Nul besoin de le rouler dans la farine, ni de l’enrober dans divers artifices. Je voyais d’avance que j’allais me régaler.
J’avais réuni tous les ingrédients nécessaires et j’avais même épicé un peu la recette. J’ai tout ce qu’il faut pour ça dans mes placards. J’étais à point au moment d’entrer dans le vif du sujet. Il s’est laissé dépiauter sans difficulté et j’ai pu commencer à le pétrir avec douceur, tous mes sens en éveil, piqués à la perspective d’un délice hors du commun. Je voyais avec satisfaction qu’il commençait à prendre forme et je salivais déjà. Je me suis même permis de le suçoter un peu ce qui a mis mes papilles en émoi.
Mais tu vois, Anaïs, on ne se méfie jamais assez. Le feu était trop vif, je n’ai pas assez bien surveillé la montée en température. La pression était trop élevée, la soupape a sauté … La préparation qui avait bien levé est lamentablement retombée, toute ramollie, et je suis restée là, sur ma faim, comme une idiote, décontenancée par ce fiasco. J’ai bien tenté de sauver la mise en me servant du fouet mais cela s’est avéré vain. Ma douce amie, tu sais comme moi que lorsqu’on rate son coup, on ne peut pas le rattraper.
En cuisine, c’est comme en amour : tout est question de dosage, de patience et de doigté.
Ma chère Anaïs, ne te moque pas. Envoie-moi plutôt une recette qu’on réussit à tout coup. Il me semble que tu es beaucoup plus douée que moi.
Ta chère Adèle qui t’embrasse tendrement.